Transcription
Transcription : Réflexions de Thomas Homer-Dixon
[00:00:00 Une série d'images montre des personnes qui marchent dans des rues achalandées de la ville, un drapeau canadien s'agitant sur le côté d'un bâtiment, une vue aérienne de la colline du Parlement et du centre-ville d'Ottawa, l'intérieur d'une bibliothèque, une vue de la Terre depuis l'espace. Texte à l'écran : Les mots « Leadership », « Politiques », « Gouvernance » et « Innovation » s'affichent successivement à l'écran, suivis des mots « Analyses et Réflexions ».]
Narratrice : Les fonctionnaires, les leaders d'opinion et les spécialistes à l'échelle canadienne réfléchissent aux idées qui façonnent la fonction publique. Le leadership, les politiques, la gouvernance, l'innovation et bien plus encore. Voici la série Analyses et Réflexions, réalisée par l'École de la fonction publique du Canada.
[00:00:34 Thomas (« Tad ») Homer-Dixen apparaît en plein écran. Texte à l'écran : Thomas (« Tad ») Homer-Dixon, Fondateur et directeur exécutif de l'Institut Cascade à l'Université Royal Roads.]
Taki Sarantakis : Merci beaucoup de vous joindre à nous aujourd'hui pour une autre conversation intéressante avec une autre sommité canadienne. Aujourd'hui, nous nous entretenons avec un véritable joyau du Canada, qui est également l'un des plus grands penseurs universitaires du pays. Malgré tout, il s'attaque à des sujets tangibles et pratiquait l'interdisciplinarité avant que le terme n'existe. Bienvenue, Tad.
Tad Homer-Dixon : Bonjour. C'est un plaisir d'être avec vous.
Taki Sarantakis : La première question que nous devons vous poser est la suivante : quelle est l'origine de votre surnom Tad?
Tad Homer-Dixon : D'accord. C'est la première fois que l'on me pose cette question au début d'une entrevue. C'est assez drôle en fait. Mes parents étaient des lecteurs assidus de Pogo.
[00:01:18 Image superposée de la bande dessinée Pogo]
Tad Homer-Dixon : La bande dessinée Pogo, de Walt Kelly, je crois. Cette bande dessinée était une sorte de Doonesbury avant l'heure. C'était très politique. L'action se déroulait dans les Everglades en Floride. Le protagoniste était un opossum du nom de Pogo. Il parlait souvent des petites créatures du marais, des petits animaux qui l'entouraient dans le marais. Lorsque je suis né, j'étais tout petit dans mon berceau, et mes parents ont commencé à m'appeler « la petite créature dans le berceau », ou Tad, et le surnom Tad c'est resté, pour le meilleur et pour le pire.
Taki Sarantakis : C'est vraiment incroyable. Vous avez ce surnom depuis l'enfance, depuis la naissance, presque.
Tad Homer-Dixon : Oui, et j'ai eu une relation très conflictuelle avec ce nom, pour être franc. Ma mère l'avait compris. Elle est décédée alors que j'étais encore assez jeune, mais elle m'a raconté qu'Abraham Lincoln avait un fils qui s'appelait Thomas Lincoln et qu'il se faisait appeler Tad. Cela m'a rassuré. Elle ne m'a pas dit que Tad Lincoln était décédé à l'âge de 17 ans de la tuberculose ou d'une autre maladie.
En fait, j'ai changé mon nom pour Fraser. J'ai utilisé mon deuxième prénom pendant une quinzaine d'années, entre le moment où j'ai commencé l'école secondaire et celui où j'ai entamé mes études supérieures. Mais cela ne me semblait pas correct. J'ai fini par revenir à Tad lorsque j'ai commencé mes études supérieures à la fin de la vingtaine.
Taki Sarantakis : Je crois que vous avez grandi en Colombie-Britannique?
Tad Homer-Dixon : Oui.
Taki Sarantakis : Parlez-nous-en un peu.
[00:02:48 Photo aérienne superposée de Victoria, C.-B.]
Tad Homer-Dixon : J'ai grandi sur l'île de Vancouver.
Taki Sarantakis : Dans les environs de Victoria?
Tad Homer-Dixon : Oui, dans une zone rurale près de Victoria. Mes parents étaient très portés sur les activités de plein air.
[00:02:56 Image superposée des parents du professeur Homer-Dixon appuyés contre une voiture, avec deux cerfs mâles et leurs fusils exposés sur le coffre de la voiture]
Tad Homer-Dixon : Mon père était forestier. Il était responsable de toutes les forêts du Greater Victoria Water District. Il est en quelque sorte le pionnier de la sylviculture durable. Ma mère était une scientifique amatrice, une artiste et une personne tout à fait remarquable. Nous avons passé énormément de temps en plein air lorsque j'étais jeune, à chasser, à pêcher, à camper et à explorer l'île de Vancouver, qui est un écosystème extraordinaire et dont les paysages sont tout simplement extraordinaires.
Taki Sarantakis : Et vous aimiez tellement le plein air que vous avez fini par financer une partie de vos études universitaires en travaillant sur des plateformes pétrolières et d'autres choses de ce genre.
Tad Homer-Dixon : Je ne suis pas allé directement à l'université. J'ai connu une période difficile pendant mes études secondaires. Je pense que c'est en partie dû au fait que ma mère est décédée quand j'avais 13 ans, et que la période a été plutôt instable. J'ai ensuite passé environ trois ans à travailler en plein air,
[00:4:00 Images superposées d'une tour de forage; le professeur Homer-Dixon debout près des commandes d'une tour de forage]
Tad Homer-Dixon : notamment dans l'industrie forestière et sur les plateformes pétrolières, dans le nord-est de la Colombie-Britannique. Puis j'ai fini par entrer à l'université. C'est à ce moment-là que les choses ont commencé à se mettre en place. J'avais eu jusque-là une quinzaine d'emplois différents dans toutes sortes de domaines. J'avais travaillé dans un grand magasin, dans une station-service, et je me suis dit qu'il devait y avoir une autre façon de mener ma vie.
Taki Sarantakis : Je pense que certaines de ces expériences ont eu un impact sur vous, et nous en parlerons plus loin. Vous avez trouvé le chemin de l'université, et vous avez commencé à Carleton, je crois.
[00:4:38 Image superposée du panneau d'entrée de l'Université de Victoria]
Tad Homer-Dixon : À l'Université de Victoria, en fait.
Taki Sarantakis : Oh, l'Université de Victoria.
Tad Homer-Dixon : J'ai fait deux ans à l'Université de Victoria, et c'était un bon point de départ. J'étais encore en train de trouver mes repères, et j'y ai passé deux ans. J'ai commencé par un diplôme très général, j'ai étudié un peu de tout, du latin à l'astronomie. En fait, j'ai terminé le secondaire un peu plus jeune que les autres. J'avais environ un an de moins que tout le monde, mais j'ai commencé l'université environ un an plus tard que tout le monde. Comme j'avais pris une pause pendant un certain temps, j'étais très enthousiaste et j'excellais dans mes cours.
[00:05:09 Image superposée du panneau d'entrée de l'Université Carleton]
Tad Homer-Dixon : Je suis ensuite allé à l'Université Carleton et j'ai passé environ cinq ans à Ottawa.
Taki Sarantakis : Puis, à un certain moment, vous avez fait des études au MIT. Parlez-nous-en un peu.
Tad Homer-Dixon : Lorsque j'étais à Ottawa, j'ai obtenu un diplôme en sciences politiques à l'Université Carleton. Depuis mes années passées à Victoria, j'avais un grand intérêt pour les causes des conflits humains et plus particulièrement les mécanismes qui sous-tendent la course aux armements stratégiques entre les États-Unis et l'Union soviétique. Pourquoi fabriquaient-ils toutes ces armes qui pouvaient tuer autant de gens? Ça me laissait extrêmement perplexe. J'ai commencé à étudier cette question lorsque j'étais à l'Université de Victoria, et j'ai continué lorsque j'étais ici à Carleton. Je me suis impliqué dans une organisation appelée le Mouvement Pugwash. Le mouvement est ainsi nommé parce qu'il a été fondé dans la ville de Pugwash en Nouvelle-Écosse. Il s'agit d'un mouvement international de scientifiques visant à réunir les scientifiques des pays de l'Est et de l'Ouest pour tenter de freiner la course aux armements et de jeter des ponts entre les deux parties afin de réduire le risque de guerre nucléaire. En 1979, j'ai assisté à une conférence Pugwash pour étudiants en Californie et j'ai décidé de créer une organisation équivalente d'étudiants Pugwash au Canada. J'ai fait cela pendant un certain nombre d'années avant de poursuivre des études supérieures, ici à Ottawa.
[00:06:44 Image superposée de l'extérieur du Massachusetts Institute of Technology]
Tad Homer-Dixon : En faisant tout ça, je suis entré en contact avec un certain nombre d'universitaires et de scientifiques qui travaillaient au MIT, car le MIT était probablement le chef de file aux États-Unis dans l'étude de la dynamique de la course aux armements stratégiques. L'établissement menait une étude très approfondie des systèmes d'armes, de l'équilibre stratégique, des causes de la course aux armements et de la discorde entre les États-Unis et l'Union soviétique. Lorsque j'ai posé ma candidature à l'école d'études supérieures, j'étais déjà connu au MIT, et j'ai été accueilli à bras ouvert dans le programme. J'ai passé six ans à Cambridge, dans le Massachusetts, et ce fut une période merveilleuse.
[00:07:26 Image superposée de l'extérieur de l'Université de Toronto]
Taki Sarantakis : Après votre doctorat, vous êtes entré à l'Université de Toronto et vous avez commencé à vous faire connaître. C'est là que j'ai découvert vos travaux. Je crois que vous écriviez – je ne sais pas si c'était régulièrement – vous écriviez parfois dans le Globe and Mail. Et je me souviens avoir lu un portrait de vous. C'était dans les années 1990, et c'était tout simplement fascinant. L'article parlait de ce jeune universitaire qui repensait les changements climatiques, les facteurs de stress environnementaux, les mouvements de population, les conflits.
Mais, comme je l'ai dit au début, vous les considériez de manière globale et interdisciplinaire, et vous établissiez des liens fascinants qui paraissent tout à fait logiques aujourd'hui. Mais vous étiez à l'avant-garde. Parlez-nous un peu de cette période.
Tad Homer-Dixon : C'est une bonne chose que nous ayons exploré mes racines en profondeur, parce qu'en réalité, je suis allé au MIT et j'ai profité de l'occasion pour essayer de comprendre en profondeur les mécanismes de causalité qui conduisent à la violence de masse et à la guerre, à la guerre civile, au génocide et à d'autres événements de ce genre. J'ai eu de merveilleux professeurs. En fait, mon mémoire était ciblé. Il s'intitulait A Theory of Conflict (théorie du conflit) et, pendant cinq ans, j'ai plongé profondément dans la littérature et la recherche sur ce sujet.
Mais alors que j'approchais de la fin de la rédaction de mon mémoire, je me suis rendu compte que j'avais aussi un autre intérêt profond, celui de l'environnement et du monde naturel, qui remonte à mon enfance sur l'île de Vancouver. Lorsque j'ai terminé mon doctorat – en fait, j'en parle dans la dernière partie de mon mémoire, je me suis dit « Voilà vraiment ce que je veux faire. » Et je suis resté six mois de plus.
J'ai eu la chance d'obtenir une bourse de doctorat et une bourse de recherche postdoctorale du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, ce qui m'a permis de rester un peu plus longtemps à Cambridge, et j'ai décidé de réunir mes deux centres d'intérêt. J'ai commencé à m'intéresser aux relations possibles entre les différents types de stress environnementaux, les pénuries de ressources et les conflits.
Il y avait eu quelques travaux menés sur ce sujet au cours des dernières décennies, mais rien de vraiment rigoureux. J'étais vraiment dans un territoire complètement nouveau. J'étais vraiment un pionnier. Je fais beaucoup de diagrammes de causalité, et j'ai commencé par faire des diagrammes de causalité. Nous avions un merveilleux groupe de postdoctorants et de doctorants du MIT, de Harvard et de l'Université de Boston qui se réunissaient toutes les semaines ou toutes les deux semaines dans le cadre de ce que nous appelions le « groupe d'étude sur les questions environnementales internationales ». C'était en 1988, 1989.
[00:10:23 Image superposée de James Hansen. Texte à l'écran : James Hansen est un climatologue américain de renom et un ancien chercheur de la NASA connu pour ses travaux influents sur le réchauffement climatique]
Tad Homer-Dixon : C'était juste au moment où James Hansen s'est présenté devant le Congrès pour dire que le réchauffement de la planète était bien réel, que nous devions commencer à y prêter attention. Nous avions l'impression que les professeurs du MIT et de Harvard ne s'y intéressaient pas vraiment, et nous avons donc décidé de nous regrouper. J'ai présenté certaines de ces idées et mes premiers diagrammes n'étaient qu'un amas de spaghettis. Tout était lié à tout.
Et puis, vous avez raison, j'ai eu l'occasion de venir à l'Université de Toronto pour essayer de mettre en place un programme sur la paix et les conflits au University College de l'Université de Toronto. J'ai fait de cette relation entre l'environnement, du stress environnemental et des conflits le cœur de mes recherches pendant une dizaine d'années.
J'ai créé le programme d'études sur la paix et les conflits, en collaboration avec Anatol Rapoport, l'un des plus grands psychologues mathématiciens du monde, qui était présent à l'époque et qui avait été un géant dans mon domaine. Parallèlement, j'ai mené des travaux sur les conflits environnementaux. Le mur de Berlin s'était effondré, et les gens cherchaient d'autres façons d'envisager le fonctionnement du monde. Comment donner un sens à ce nouvel ordre international?
[00:11:39 Image superposée de Francis Fukuyama. Texte à l'écran : Francis Fukuyama est un politologue américain connu pour ses travaux sur la démocratie et le développement politique]
Tad Homer-Dixon : Francis Fukuyama avait publié La fin de l'histoire et le dernier homme, et cet ouvrage contenait de bonnes et de mauvaises idées. Le cadre que j'ai développé semblait cristalliser la pensée de nombreuses personnes à l'époque. Il a attiré l'attention, en particulier, du vice-président des États-Unis. Je ne sais pas si c'est là que vous souhaitiez aller.
Taki Sarantakis : J'imagine qu'on parle de M. Gore.
[00:12:03 Image superposée d'Al Gore. Texte à l'écran : Al Gore est un homme politique américain et un défenseur de l'environnement qui a été vice-président des États-Unis de 1993 à 2001.]
Tad Homer-Dixon : C'était M. Gore, oui.
Taki Sarantakis : Parlez-nous-en un peu.
Tad Homer-Dixon : J'ai rédigé un article important. Cela m'a pris environ deux ans de travail. L'article était fondé sur les diagrammes en spaghettis sur lesquels j'avais commencé à travailler en 1988 et 1989. En 1991, cet article a été publié dans International Security.
Taki Sarantakis : J'ajouterais pour les gens qui nous regardent que c'est l'une des plus prestigieuses revues spécialisées.
Tad Homer-Dixon : Probablement. Il est certain qu'à l'époque, il s'agissait probablement de la plus grande revue au monde dans le domaine des relations internationales liées à la sécurité et des enjeux internationaux.
[00:12:36 Image superposée de l'article du professeur Homer-Dixon. Texte à l'écran : « On the Threshold: Environmental Changes as Causes of Acute Conflict » (Sur le seuil : les changements environnementaux comme causes de conflits aigus).
« A number of scholars have recently asserted that large-scale human-induced environmental pressures may seriously affect national and international security. Unfortunately, the environment-security theme encompasses an almost unimaginable array »… (Un certain nombre d'universitaires ont récemment affirmé que les pressions environnementales à grande échelle causées par l'homme peuvent avoir de sérieuses conséquences sur la sécurité nationale et internationale. Malheureusement, le thème de l'environnement et de la sécurité englobe un éventail presque impossible à gérer… (traduction)]
Tad Homer-Dixon : L'article s'intitulait « On the Threshold: Environmental Scarcities as Causes of Civil Conflict » ou quelque chose de semblable. Quelques mois plus tard, quelqu'un m'a dit qu'il avait été à bord de l'Air Force Two. Or, Clinton et Gore ont été élus en…
Taki Sarantakis : 1992?
Tad Homer-Dixon : 1992, c'est cela. Cela aurait été un peu plus tard. Quoi qu'il en soit, j'ai entendu dire – c'était probablement en 1993, peut-être au début de 1994 – que le vice-président avait lu mon article alors qu'il était à bord de l'Air Force Two. C'était plutôt impressionnant.
Taki Sarantakis : C'est tout à fait impressionnant.
Tad Homer-Dixon : J'avais 33 ou 35 ans, ou quelque chose comme ça. Quoi qu'il en soit, j'ai été invité deux fois à Washington pour présenter des séances d'information à Al Gore, ce qui a suscité beaucoup d'attention. C'est à peu près au moment où ce petit article biographique a été publié. C'était dans le magazine MacLean's. L'intérêt pour ce sujet était explosif. Je recueillais des sommes considérables pour constituer une équipe de chercheurs et de chercheuses vraiment phénoménaux afin d'essayer de faire avancer la recherche sur ce front, et nous produisions donc beaucoup d'études de cas et d'autres choses, et c'était une période incroyablement stimulante.
Taki Sarantakis : Qu'est-ce que vous arriviez à voir? Quels sont les éléments que vous avez mis en relation et que d'autres n'avaient pas encore vus ou anticipés?
Tad Homer-Dixon : Je pourrais en parler toute la journée, bien sûr. Mais l'élément clé est que la plupart des gens supposaient, jusqu'à ce moment, que la rareté des ressources ou les problèmes environnementaux provoqueraient des conflits, par exemple des conflits causés par la rareté de l'eau ou la pénurie de ressources forestières dans des endroits où les communautés sont très dépendantes des forêts.
Mais pour l'essentiel, nous nous intéressions à des pays pauvres où la dépendance à l'égard des ressources naturelles était grande et où les gens se disputaient directement les ressources. Il pouvait s'agir de conflits concernant un puits local, l'accès à une rivière ou une parcelle de terre agricole. Maintenant, il est vrai que ces conflits existent. Quand on regarde le monde, on le voit.
Mais j'ai toujours pensé, et cela remonte à mes travaux de 1988 et 1989, que les relations seraient beaucoup moins directes, beaucoup plus atténuées en quelque sorte. Je prévoyais que les facteurs de stress environnementaux allaient entraîner une série de ce que nous appelons des effets sociaux du premier ordre. Ces facteurs allaient appauvrir les gens parce qu'ils ne pourraient pas produire autant de nourriture sur leurs terres cultivées, ou parce qu'ils ne pourraient pas avoir accès à l'eau, ou devraient aller plus loin pour s'approvisionner en eau.
Ainsi, ces facteurs allaient appauvrir les gens, les pousseraient à émigrer en grand nombre, affaibliraient les institutions (par exemple, les recettes fiscales des gouvernements diminueraient, ce qui affaiblirait ces derniers) et donneraient plus de pouvoir aux propriétaires de ressources en place. En d'autres termes, les groupes puissants ayant déjà accès à l'eau, à la terre ou à la forêt allaient devenir encore plus puissants parce que les ressources allaient se raréfier. Plus ces groupes deviendraient puissants, plus ils seraient en mesure d'influencer le gouvernement ou l'État en fonction de leurs intérêts afin d'apporter des changements et de dominer le système politique.
Ce sont ces effets sociaux intermédiaires, ces effets sociaux du premier ordre, qui seraient à l'origine du conflit, et les processus de conflit seraient multifactoriels. Tout cela est lié à mes travaux ultérieurs, car j'ai constaté que les processus étaient complexes d'un point de vue technique, qu'il n'y avait pas de linéarité, qu'il y avait des causes indirectes, qu'il y avait des facteurs multiples. J'ai compris que de nombreux facteurs entraient en ligne de compte.
C'est à ce moment-là que j'ai commencé à m'intéresser à la théorie des systèmes complexes, car je me suis rendu compte que les outils conventionnels utilisés en sciences politiques pour comprendre les liens de causalité étaient totalement inadaptés à cette tâche.
Taki Sarantakis : Nous y arriverons un peu plus tard. Je voudrais cependant m'attarder un instant sur le thème de l'environnement. Je ne saurais trop insister auprès des personnes qui nous écoutent et nous regardent, sur la mesure dans laquelle ce que vous disiez était peu orthodoxe à l'époque.
Nous étions dans les années 1980 et 1990. Nous avions gagné la Guerre froide. Nous ne pensions pas du tout à la rareté des ressources. Au contraire, nous nous demandions comment nous allions dépenser l'abondance à venir. L'Est et l'Ouest étaient réconciliés, et nous entrions dans une toute nouvelle ère de paix et de prospérité mondiales. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé.
[00:17:25 Image superposée de Robert Kaplan]
Tad Homer-Dixon : Un autre facteur qui a contribué à l'explosion de l'intérêt pour ce domaine est un article écrit par le journaliste géopolitique américain Robert Kaplan. Il s'agissait d'un article-couverture dans le magazine The Atlantic.
Taki Sarantakis : « The Coming Anarchy » (demain l'anarchie).
Tad Homer-Dixon : « The Coming Anarchy », c'est exact. Cet article, qui a fait la couverture du magazine The Atlantic, a été le plus diffusé de tous les articles jamais publiés par The Atlantic. Tim Wirth était sous-secrétaire d'État aux affaires mondiales au sein de l'administration Clinton/Gore. Il est devenu depuis un très bon ami, mais je ne le connaissais pas à l'époque. À l'époque, il envoyait des télécopies. Il a envoyé par télécopieur cet article à toutes les ambassades et à tous les consulats américains dans le monde.
Cet article mentionnait deux universitaires : Sam Huntington, qui était un spécialiste américain conservateur des relations internationales, et moi-même. Bob Kaplan est un auteur extraordinaire. Fantastique. Il a raconté l'histoire d'une manière très intéressante et très personnelle. Nous étions assis sur la pelouse à l'extérieur du University College de l'Université de Toronto, et il a décrit le contenu intellectuel de manière très convaincante. Cet article a suscité énormément d'attention.
Il soutenait que l'évolution de la rareté des ressources dans le monde – et vous avez tout à fait raison de dire que ce sujet n'était pas du tout dans l'air du temps à l'époque – mais il soutenait au contraire qu'il y avait des parties du monde qui commençaient déjà à présenter d'énormes problèmes de pénurie, que cela entraînait de très graves conflits sociaux et qu'il y aurait une escalade de cette situation dans le temps.
Encore une fois, les gens essaient de comprendre comment voir le monde. Il y avait les optimistes, mais cette vision du monde était beaucoup plus sceptique, sinon pessimiste, ou du moins prudente. Il y a toute une gamme de problèmes que nous n'avons pas résolus, et certains d'entre eux sont liés à des choses comme la pénurie d'eau, la production agricole et alimentaire, la croissance de la population et, en fin de compte, les changements climatiques. Les changements climatiques faisaient partie du portrait.
Taki Sarantakis : Et aujourd'hui, de nombreuses choses que vous aviez prévues se concrétisent. Des gens se battent pour des rivières, pour des barrages, pour l'irrigation, pour l'accès à l'énergie. Comme vous le dites, nous le voyons partout.
Tad Homer-Dixon : Désolé de vous interrompre, je dirais qu'il y a certes des conflits pour ces ressources. Cela ne fait aucun doute. Mais l'influence la plus pernicieuse d'un grand nombre de ces problèmes est la façon dont ils drainent les richesses de nos économies et rendent les gens plus pauvres, plus en colère et plus méfiants envers leurs institutions. Les changements climatiques font donc perdre des milliers de milliards de dollars à l'économie mondiale. Leurs effets les plus graves commencent à peine à se manifester.
Ce sont ces effets indirects, pour revenir à ce que nous disions précédemment, qui sont souvent ignorés parce qu'il n'est pas facile de les pointer du doigt et de dire : « Les changements climatiques sont à l'origine de cet effondrement social ». Au contraire, les changements climatiques, combinés à d'autres facteurs, sont à l'origine de toute une série de phénomènes qui finissent par aboutir à cette situation. Ce n'est donc pas aussi facile à discerner, mais en fin de compte, ce sont ces effets à long terme qui sont les plus importants et qui ont les conséquences les plus graves.
Taki Sarantakis : C'est une très bonne transition vers le concept que je voulais mettre en veilleuse un instant, et que nous pouvons maintenant aborder. Vous êtes également l'un des plus grands penseurs au monde dans le domaine de la théorie de la complexité. Qu'est-ce que la théorie de la complexité?
Tad Homer-Dixon : Bon, d'accord, il faut que je mette un bémol. Je pense qu'un grand nombre de scientifiques spécialistes de la complexité remettraient probablement en question cette affirmation selon laquelle je suis l'un des plus grands penseurs dans ce domaine. Mais je fais certes partie de la communauté.
Taki Sarantakis : Vous êtes trop humble. Continuez.
Tad Homer-Dixon : Je fais certes partie de la communauté. La théorie des systèmes complexes est donc un ensemble de travaux qui ne sont pas liés et qui portent sur des choses complexes qui vont du cerveau humain aux systèmes écologiques, en passant par les économies humaines.
Taki Sarantakis : Mais tout est complexe. De quoi s'agit-il en particulier?
Tad Homer-Dixon : Il y a une distinction entre compliqué et complexe. Ainsi, une machine, par exemple une automobile moderne, comporte un très grand nombre de composants et est complexe. Nous pouvons la décomposer en ses différentes parties et comprendre le rôle de chacune d'entre elles. Si quelque chose ne fonctionne pas, lorsque vous remontez la machine, vous pouvez généralement attribuer le problème à une pièce en particulier qui ne fonctionne pas.
Taki Sarantakis : Est-ce complexe ou compliqué?
Tad Homer-Dixon : Excusez-moi, c'est compliqué. Vous avez raison. Vous avez tout à fait raison. C'est compliqué. La complexité est quelque chose de différent. La complexité, c'est lorsque vous réunissez toutes les pièces du système et que le système se comporte d'une manière inattendue, ou d'une manière qu'on ne pouvait pas prévoir en regardant les différentes pièces. Un phénomène compliqué n'a pas cette propriété particulière de l'émergence, qui fait que lorsque l'on assemble les pièces du système, quelque chose de nouveau se produit.
Pour l'expliquer aux gens, j'utilise souvent l'image de l'horloge mécanique, comme celles qu'il faut remonter, que nous avions l'habitude d'avoir sur nos manteaux de cheminée. Vous la remontez et elle sonne toutes les heures ou quelque chose comme ça. Il s'agit d'un dispositif compliqué, mais il est possible de le décomposer en ses différentes parties. Ses bagues, ses roues dentées, ses ressorts et autres. Vous pouvez comprendre comment ils fonctionnent tous, comment ils s'intègrent et comment ils interagissent. Si vous remettez tout en place et que l'horloge ne fonctionne pas correctement, vous pouvez généralement attribuer le problème à une pièce manquante, tordue, cassée ou autre. C'est donc compliqué.
Pour illustrer quelque chose de complexe, je dirais que c'est un peu comme si vous assembliez toutes les pièces et que vous tourniez la dernière vis, puis que cette chose se dotait d'une paire de jambes et d'une petite bouche, vous regardait et vous disait : « Bonjour, je m'en vais », et passait la porte. L'entité a fait quelque chose que vous n'auriez jamais prévu.
Taki Sarantakis : Il n'y a pas de relation de cause à effet entre ce que vous avez fait et ce qui s'est passé?
Tad Homer-Dixon : Cette entité a des caractéristiques ou des propriétés, et je suggère qu'elle prend vie. Je suggère qu'elle a la propriété de la vie, ou quelque chose comme ça. L'entité parle et se déplace, et présente de nombreuses caractéristiques auxquelles on ne s'attendait pas. Mais il y a tout un ensemble de propriétés que l'on ne peut pas comprendre exactement, même en examinant toutes les parties individuelles. On ne pouvait pas vraiment prévoir ce qui se passerait lorsqu'on les réunirait toutes dans cette entité. Cette horloge, qui s'est animée, possède des propriétés émergentes de vie, de mobilité et autres. Cette notion d'émergence est un élément essentiel de la complexité. Les choses font des choses auxquelles on ne s'attend pas en raison des interactions entre les parties. Mais il y a un autre élément.
Taki Sarantakis : D'accord. Je vous laisse poursuivre, puis je reviendrai à la politique publique.
Tad Homer-Dixon : D'où vient l'émergence? L'émergence s'explique par plusieurs raisons. Mais l'un des éléments les plus importants est la nature sous-jacente de la causalité dans le système. J'essaie toujours de me concentrer sur le lien de causalité.
Lorsque nous pensons aux causes, nous pensons traditionnellement que de petites causes provoquent de petits effets. Une petite action sur un système provoque un autre petit effet. À l'inverse, une action importante sur le système a un effet important. Il existe une proportionnalité entre la taille de la cause et la taille de l'effet.
Dans les systèmes complexes, il y a rupture de cette proportionnalité. Dans ces conditions, une petite modification ou différence peut parfois entraîner un changement ou un effet très important. Il arrive parfois que l'on intervienne de façon importante sur un système, mais que l'effet ne paraisse presque pas. C'est ce que les scientifiques spécialistes de la complexité entendent par non-linéarité. On obtient cette rupture dans la proportionnalité de la cause et de l'effet.
Et il s'avère que c'est cette non-linéarité qui est à l'origine d'une grande partie de l'émergence au sein de ces systèmes. D'autres facteurs entrent également en ligne de compte. Cependant, on observe la non-linéarité et l'émergence dans les cerveaux, dans les économies, dans les écosystèmes, dans le climat. Tous ces systèmes présentent ces propriétés.
Taki Sarantakis : C'est là que je voulais aller. Dans le domaine des politiques publiques, il peut nous arriver de faire preuve de ce que je n'oserais pas qualifier d'arrogance, mais de manque d'humilité. Et un nombre important de théoricien·es et de praticien·nes des politiques publiques dans le monde entier se disent : « Je sais comment résoudre ce problème. On ajoute un peu de A, on enlève un peu de B, et le tour est joué ». Vous avez votre solution. Qu'il s'agisse de la solution au problème de l'itinérance, de la pauvreté, de la croissance économique, de l'immigration, etc.
En réalité, je pense que dans ces systèmes complexes, nous ne savons pas nécessairement ce qu'est un facteur. Nous ne savons pas nécessairement quel rôle joue l'un de ces éléments dans le système global.
Tad Homer-Dixon : Non. C'est une tendance, et je pense que c'est une tendance très commune et innée pour chacun·e d'entre nous. C'est une fonction de l'appareil cognitif que nous avons développée en tant qu'hominidés et chasseurs-cueilleurs que de penser en termes de causalité entre deux variables ou de cause unique d'un effet unique.
Taki Sarantakis : X cause Y.
Tad Homer-Dixon : Il est possible d'ajouter quelques facteurs supplémentaires, comme vous l'avez suggéré. Mais fondamentalement, nous avons tendance à considérer les choses comme des machines. Nous avons tendance à penser que le monde est constitué comme une horloge, alors qu'il s'agit plutôt d'un nuage. Nous ne pouvons pas prévoir toutes les interactions possibles. J'y vois un appel à faire preuve de beaucoup plus de prudence et à être beaucoup plus expérimental dans notre interaction avec les systèmes. Dans de nombreux cas, il faut faire des essais.
Nous sommes dans un monde que le grand économiste américain Frank Knight a décrit dans les années 1920 et 1930 comme étant un monde « d'inconnues inconnues ». Il a établi une distinction entre le risque et l'incertitude.
[00:27:41 Image superposée d'une page de titre. Texte sur la page : « Risk, Uncertainty and Profit » (risque, incertitude et profit), par Frank H. Knight, Ph. D.]
Tad Homer-Dixon : Le risque est une chose pour laquelle on peut générer une quantité importante de preuves empiriques et recueillir une multitude de données en vue d'estimer certaines probabilités. Dans un monde d'incertitude knightienne, on ne connaît pas les probabilités. Souvent, vous ne savez même pas quelles questions poser. « C'est un monde d'inconnues inconnues ». Cette une phrase a été rendue célèbre par le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, pendant la guerre d'Iraq, comme beaucoup de gens le savent.
Mais il est intéressant de noter que c'est un concept très courant et très bien compris au sein des institutions militaires depuis longtemps, car sur le champ de bataille, beaucoup de choses se déroulent mal constamment. Vous vous préparez à l'inattendu. Vous vous préparez aux frictions sur le champ de bataille, au brouillard de la guerre, de sorte que les personnes opérant dans ce type de situation comprennent ce qu'il en est. Malheureusement, nombreuses sont les personnes parmi nos fonctionnaires, nos dirigeant·e s d'entreprise, nos spécialistes des questions sociales en général et nos dirigeant·e s politiques qui pensent encore que le monde est une machine.
Taki Sarantakis : Dwight Eisenhower, pour en revenir à votre sujet, a dit : « Les plans ne servent à rien. Ce qui compte, c'est la planification. »
Tad Homer-Dixon : Exactement.
Taki Sarantakis : Si vous pensez à ces deux choses ensemble, comme le nom par rapport au verbe, vous pourriez ne retenir que cette idée de notre conversation, et cela vous aidera pour le reste de votre vie.
Un dernier point sur la complexité et les politiques publiques avant de passer au sujet suivant. Il existe non seulement des systèmes incroyablement complexes tels que l'économie, la météorologie, les relations internationales ou la virologie. Mais il y a aussi une interface, une connexion, une relation entre toutes ces choses et bien d'autres encore. Avons-nous le moindre espoir, avec notre petite machine biologique de cinq livres, de tirer quelque chose de tout cela?
Tad Homer-Dixon : Je pense que oui. En fait, cette petite machine de traitement biologique de cinq livres que nous avons dans la tête est en réalité un très bon outil de reconnaissance des schémas. Lorsque nous laissons ces intuitions agir, au lieu d'essayer de tout faire entrer dans un modèle simple à deux variables avec une cause simple, un effet simple, je pense que nous avons souvent des intuitions sur la complexité profonde du monde qui nous entoure et sur les modèles que nous voyons.
Mais vous avez raison. Chacun des systèmes que nous essayons de comprendre et avec lesquels nous travaillons dans le monde est lié à d'autres systèmes complexes qui s'emboîtent un peu comme une poupée russe, et ils sont superposés, et nous ne comprenons pas vraiment un grand nombre de ces interactions. Fondamentalement, c'est ce que nous essayons de faire dans le cadre des travaux de l'institut que je dirige actuellement, en essayant de comprendre ces liens.
Je pense que nous pouvons faire une grande partie de la planification qui nous permet d'être mieux préparés et de voir, d'une manière un peu plus précise, les probabilités qui se présentent à nous. Mais dans un monde complexe, il faut agir de façon expérimentale, progressive et prudente.
Taki Sarantakis : En plus d'être un pionnier dans les domaines dont nous avons parlé, vous êtes également un pionnier, sur le plan linguistique et conceptuel, dans un domaine dont beaucoup d'entre nous parlent en ce moment, mais je ne suis pas sûr que beaucoup d'entre nous le comprennent, à savoir la polycrise. Tout d'abord, expliquez-nous la différence entre une crise et une polycrise, et dites-nous ce que vous pensez que nous devons savoir sur la polycrise, notamment en ce qui concerne la réflexion que nous devons engager à ce sujet.
Tad Homer-Dixon : Une polycrise est un ensemble de crises liées entre elles, qui se produisent plus ou moins en même temps. Le terme a été largement utilisé, en particulier pendant la crise européenne, les multiples crises qui se sont produites au milieu de la dernière décennie, donc en 2015, 2016 ou à peu près, lorsqu'il y a eu le Brexit, la crise financière grecque et la guerre civile en Syrie qui a produit un afflux de migrants.
[00:32:10 Image superposée de Jean-Claude Juncker.]
Tad Homer-Dixon : Le président de la Commission européenne de l'époque, Jean‑Claude Juncker, a parlé de la polycrise à laquelle l'Europe était confrontée. Puis, au début des années 2020, Adam Tooze, historien de l'économie à l'Université Columbia, a commencé à utiliser ce concept.
[00:32:26 Image superposée du logo de l'Institut Cascade]
Tad Homer-Dixon : À l'institut où je travaille actuellement, l'Institut Cascade, nous utilisons ce concept pour orienter une grande partie de nos recherches. Nous posons essentiellement la question suivante : la confluence de chocs et de crises que nous observons aujourd'hui dans le monde, la montée de l'autoritarisme populiste, les migrations massives, la multiplication des conflits et des guerres géopolitiques, la pandémie il y a quelques années, cette confluence est‑elle une simple coïncidence? S'agit-il d'une tempête parfaite de mauvaises choses qui, par coïncidence, se produisent toutes en même temps? Et si nous attendons, les choses reviendront-elles à la normale parce que la coïncidence disparaîtra? Ou existe-t-il des liens sous-jacents entre ces choses qui les font se synchroniser, se produire simultanément?
Notre hypothèse, à l'Institut Cascade, est que ces choses sont en fait liées entre elles. Pour revenir au concept que j'ai utilisé précédemment, la polycrise est un phénomène, une caractéristique émergente du monde où nous avons atteint un niveau de complexité globale et un niveau d'instabilité au sein des différents systèmes économiques, sociaux et technologiques constitutifs, et où nous provoquons une synchronisation entre les instabilités de ces systèmes. C'est ce que nous essayons de comprendre à l'Institut Cascade.
Taki Sarantakis : Est-il juste de dire que le monde, l'humanité, se trouve à un moment où sa structure n'est pas solide?
Tad Homer-Dixon : Dans mes moments les plus pessimistes, je pense que c'est peut-être le cas. Il existe un vieux texte de gestion. Dans les années 1960, un gourou de la gestion du nom de Peter s'est livré à une sorte de parodie.
[00:34:17 Image superposée de Laurence J. Peter. Texte à l'écran : Laurence J. Peter était un pédagogue et un critique social canadien dont le livre de 1969, The Peter Principle (Le principe de Peter), affirmait de manière satirique que les gens sont promus au sein des organisations jusqu'à ce qu'ils atteignent leur niveau d'incompétence.]
Tad Homer-Dixon : Je ne me souviens plus de son prénom, mais il a publié un livre intitulé « Le principe de Peter ». L'idée de base était que dans toute organisation ou bureaucratie, les gens progressent jusqu'à ce qu'ils atteignent leur niveau d'incompétence parce qu'ils continuent à être promus tant qu'ils effectuent un travail raisonnablement bon. Puis, lorsqu'ils cessent de faire du bon travail, ils ne sont plus promus. Ainsi, toutes les personnes situées aux échelons supérieurs sont fondamentalement incompétentes parce qu'elles ont cessé de progresser à ce stade.
En fait, il s'agit d'une observation extraordinaire. Il avait raison à bien des égards. Parfois, je me demande si les êtres humains ou l'espèce humaine n'ont pas atteint leur niveau d'incompétence, et si, malgré la capacité extraordinaire du processeur de cinq livres que nous avons dans le crâne, nous n'avons pas créé pour nous-mêmes des problèmes que nous ne pouvons pas résoudre. C'est ce que je pense dans mes moments les plus pessimistes. Je ne suis pas tout à fait prêt à aller jusque là en général. Il s'agit plutôt d'une pensée qui survient à 3 heures du matin.
Taki Sarantakis : Je vais m'attarder un instant sur cette question, car elle nous amène à l'un de vos livres, The Ingenuity Gap (Le déficit d'ingéniosité).
[00:35:35 Image superposée de la couverture du livre. Texte à l'écran : Thomas Homer-Dixon, The Ingenuity Gap: Can we solve the problems of the future?(Le déficit d'ingéniosité : Pouvons-nous résoudre les problèmes de l'avenir?).]
Taki Sarantakis : Parlez-nous du « déficit d'ingéniosité ».
Tad Homer-Dixon : C'était mon premier grand livre s'adressant à un grand public. Comme je l'ai mentionné, dans les années 1990, je travaillais à l'Université de Toronto sur les conflits environnementaux, où je suis devenu un proto-penseur des systèmes complexes et où j'ai commencé à comprendre la nature des systèmes complexes. Je me suis rendu compte que de nombreuses sociétés semblaient capables de faire face raisonnablement bien aux pénuries, alors que d'autres n'y parvenaient tout simplement pas, et j'ai voulu savoir quelles étaient les différences entre les deux. À l'époque, il y avait un ensemble de travaux regroupés sous l'appellation « cornucopianisme », mouvement mené par des personnes comme Julian Simon, théoricien de la gestion à l'Université du Maryland, qui suggérait que la rareté stimulerait en fait l'innovation et que, d'une certaine manière, plus les choses seraient rares, plus nous serions créatifs, et qu'il n'y avait pas vraiment de limite aux ressources tant que nous pouvions utiliser la puissance cérébrale pour résoudre nos problèmes.
Je me suis dit : « D'une certaine manière, cela semble vrai, les êtres humains sont étonnamment innovants ». Quelles sont les contraintes qui pèsent sur l'innovation? J'ai commencé à étudier les théories de l'innovation, y compris en économie, les premiers travaux de Paul Romer,
[00:36:55 Image superposée de Paul Romer]
Tad Homer-Dixon : qui a ensuite remporté le prix Nobel d'économie pour ce qu'on appelle la théorie de la croissance endogène. J'ai eu l'occasion de rencontrer Paul parce que nous avons tous deux été boursiers pendant un certain temps à l'Institut canadien de recherches avancées. Il a été un peu mon mentor dans ce domaine.
Taki Sarantakis : Je pense qu'il a également été un pionnier dans le domaine de la théorie de l'information. Par exemple, les débuts d'Internet.
Tad Homer-Dixon : Il s'est vraiment concentré sur le rôle des idées dans l'économie et le pouvoir économique. Il considérait les idées comme un facteur de productivité.
Taki Sarantakis : Comme la terre, la main-d'œuvre.
Tad Homer-Dixon : Oui, parce que vous revenez aux fonctions de production classiques. C'est la terre, peut-être, bien que la terre ait été remplacée par la main-d'œuvre et le capital. Quant à la terre, les économistes qui ont suivi les économistes classiques Ricardo, Malthus et d'autres ont supposé que le capital pouvait se substituer à la terre.
Ainsi, les fonctions de production utilisées par les économistes pendant la majeure partie du XXe siècle ne comprenaient que le capital et la main-d'œuvre. Paul a introduit des idées. Aujourd'hui, les gens se rendent compte que la terre ou les ressources sont également des intrants essentiels. C'est là que l'ensemble de l'économie écologique inclut fondamentalement la terre en tant qu'intrant de production.
Mais ce qui m'intéressait vraiment, c'était le flux d'idées, ce que j'appelais dans mon travail l'ingéniosité. Il s'agit en fait de recettes ou d'algorithmes permettant d'organiser les éléments constitutifs de votre monde afin de résoudre vos problèmes. Lorsque nous résolvons un problème, quel qu'il soit, il peut s'agir d'un problème quotidien banal, comme mettre de la nourriture sur la table, ou d'un problème très complexe, comme la construction d'un ordinateur portable, nous devons suivre une séquence d'étapes où nous prenons des éléments constitutifs de notre monde – par exemple des technologies, des ressources, des personnes – et les combinons de certaines façons afin de produire un résultat. Cela s'apparente à une recette, comme si vous mélangiez des ingrédients dans une cuisine.
On peut donc considérer que les défis auxquels nous sommes confrontés en tant qu'espèce sont liés à notre besoin croissant de recettes de plus en plus complexes et à notre capacité quelque peu limitée et restreinte à fournir ces recettes au moment et à l'endroit où nous en avons besoin. C'est le déficit d'ingéniosité.
Taki Sarantakis : Et le déficit se trouve à quel endroit?
Tad Homer-Dixon : Entre l'exigence croissante de ces algorithmes et la capacité statique et parfois décroissante de les fournir.
Taki Sarantakis : Et c'est ce que nous entendons. Serait-il exagéré de dire, comme certaines personnes qui parlent aujourd'hui du fait que nous faisons tous ces progrès en matière de logiciels, nous faisons tous ces progrès en matière d'applications, de communications Internet, mais que nous avons maintenant, dans certains cas, des difficultés fondamentales à nous nourrir nous-mêmes. Ou s'agit-il d'un autre argument?
Tad Homer-Dixon : Non, c'est tout à fait lié. L'être humain semble très doué pour générer des recettes ou des algorithmes pour certains types de problèmes et réellement très peu doué pour d'autres. Nous ne sommes pas très doués pour résoudre un grand nombre de nos problèmes sociaux, en particulier ceux qui nécessitent des mesures collectives à grande échelle, comme le climat. Mais nous sommes très doués pour fabriquer des produits tels que des ordinateurs portables et des téléphones. Notre capacité d'innovation est vraiment déséquilibrée à un moment où nous avons besoin de beaucoup plus d'ingéniosité d'un certain type et peut-être d'un peu moins d'ingéniosité d'autres types.
Peut-être que l'intelligence artificielle permettra de résoudre certains de ces problèmes. Je ne suis pas très optimiste à ce sujet, en partie parce que l'intelligence artificielle est entraînée sur le corpus de connaissances existant, qui est déséquilibré. Selon le principe de Peter, il est possible que nous créions des problèmes, tels que les changements climatiques, que nous sommes en réalité très mauvais à résoudre. Il s'agit là d'un manque d'ingéniosité insurmontable.
Taki Sarantakis : Nous allons maintenant aborder votre facette plus optimiste pour parler de votre dernier livre, Commanding Hope (l'impératif de l'espoir).
[00:40:59 Image superposée de la couverture du livre. Texte à l'écran : Thomas Homer-Dixon, Commanding Hope: The Power We Have To Renew A World in Peril (l'impératif de l'espoir : le pouvoir que nous avons de renouveler un monde en péril).]
Taki Sarantakis : Vous avez passé une grande partie de votre carrière et une bonne partie de votre vie à analyser des choses qui ne sont pas joyeuses, des choses qui ne relèvent pas de contes de fées ou d'Alice au pays des merveilles. Mais vous avez écrit un livre intitulé Commanding Hope, qui parle non seulement de l'importance de l'espoir, mais aussi de l'importance de l'espoir pour la poursuite de la civilisation, ou presque. Vous en parlez en termes structurels. Il ne s'agit pas d'un livre de développement personnel. Votre livre parle plutôt de la structure qui est nécessaire à la poursuite de l'espèce.
Tad Homer-Dixon : En effet. L'espoir fait actuellement l'objet d'un débat peu éclairé et amorphe. À mon avis, de nombreuses personnes estiment que nous sommes en mauvaise posture si nous perdons espoir. Mais certaines personnes pensent que la plupart des espoirs que l'on nourrit dans le monde d'aujourd'hui ne sont que des vœux pieux, qu'ils détournent l'attention et qu'ils contribuent au déni de la réalité. Je pense que c'est plutôt vrai. Dans ce livre, je plaide en faveur d'un autre type d'espoir, plus musclé et plus honnête, que j'appelle « l'impératif de l'espoir ».
Le livre a été motivé par le fait que ma femme et moi avions deux enfants et que je réfléchissais au type de monde dans lequel ils grandissaient. Ayant passé les dernières décennies à réfléchir à la dégénérescence potentielle de la civilisation humaine par l'érosion sous-jacente du bien‑être matériel, j'ai senti que je devais construire une histoire que Ben et Kate pourraient lire, qui serait honnête et qui leur indiquerait des voies possibles pour aller de l'avant.
J'ai donc été très motivé pour devenir plus prescriptif. J'ai passé deux décennies et demie à être très descriptif, à poser des diagnostics, à tenter de comprendre les mécanismes sous‑jacents des défis auxquels l'humanité est confrontée, et j'avais le sentiment que personne d'autre, enfermé dans ses disciplines précises, ne comprenait vraiment bien la situation.
Puis j'ai commencé à me demander ce que nous allions faire à ce sujet. Que vais-je dire à nos enfants sur ce que nous allons faire et sur le rôle significatif qu'ils peuvent jouer dans la recherche d'une meilleure voie?
Taki Sarantakis : J'y vois presque un impératif darwinien de transmettre l'espoir à ceux qui nous suivent.
Tad Homer-Dixon : Je suis du côté de ceux et celles qui disent que sans espoir, tout est perdu. Si nous n'avons pas d'espoir, en tant que personnes ou sociétés, nous perdons notre capacité d'agir. Nous abandonnons. L'un des attributs les plus puissants de l'être humain est la conscience qu'il a de son pouvoir, du moins dans certaines circonstances. Nous devons garder l'espoir vivant. Mais le monde perd rapidement espoir. L'espoir se transforme en un tourbillon de désespoir et de déni, en particulier chez les jeunes.
Taki Sarantakis : Il s'agit presque d'une prophétie autoréalisatrice?
Tad Homer-Dixon : Autoréalisatrice, oui, c'est bien cela.
Taki Sarantakis : Parce que si vous perdez l'espoir, vous perdez la capacité d'agir et vous vous dites « que puis-je faire à ce sujet? ».
Tad Homer-Dixon : C'est tout à fait exact.
Taki Sarantakis : Comme une spirale sans fin.
Tad Homer-Dixon : Mais bizarrement, peut-être que cela a quelque chose à voir avec l'attrition de mes neurones causée par le vieillissement, mais j'ai en fait davantage d'espoir aujourd'hui que j'en avais il y a 10 ou 15 ans.
Je pense que c'est en partie parce que la crise que, franchement, j'ai anticipée depuis plusieurs décennies est maintenant à nos portes et que les gens peuvent la voir. Ils reconnaissent, ou du moins commencent à reconnaître, qu'un grand nombre des outils traditionnels dont nous disposions dans le passé ne sont plus à la hauteur. Dans la mesure où j'ai travaillé avec mon équipe et avec d'autres groupes à concevoir d'autres outils et approches, il semble que le moment soit venu.
D'autre part, dans l'un de mes livres, j'ai développé un concept que j'appelle la catagenèse, c'est-à-dire l'idée d'une renaissance par la rupture, l'effondrement ou la catastrophe. Le mot est formé du préfixe grec cata-, comme pour catacombe, catastrophe, etc. La genèse, c'est bien sûr la naissance. Nous vivons un processus de catagenèse. Nous sommes en train de vivre un processus d'effondrement. Et vous connaissez le vieux dicton : il ne faut jamais gaspiller une bonne crise. Il s'agit d'une occasion où il y a à la fois la motivation et peut-être la flexibilité dans les systèmes pour essayer des choses nouvelles.
Taki Sarantakis : Certaines personnes, et je ne voudrais pas conclure sur quelque chose d'aussi négatif, mais certaines personnes sont presque d'avis que nous sommes maintenant sur le point de, comme vous parlez de rupture, nous sommes sur le point de la rupture de l'ordre social. Nous sommes à la veille de l'effondrement de nos institutions sociales et politiques. Nous sommes à l'aube de quelque chose que nous ne pouvons pas exprimer, mais nous sentons au plus profond de nous-mêmes que ce qui se prépare n'est pas bon.
Tad Homer-Dixon : Très, très mauvais même.
Taki Sarantakis : Où vous situez-vous sur ce continuum? Vous venez de dire que vous êtes plus optimiste qu'il y a 30 ans. Mais dites-nous – vous avez l'habitude de faire des pronostics – comment voyez-vous la prochaine décennie ou les deux prochaines décennies?
Tad Homer-Dixon : Je pense que les chances que les choses tournent mal sont très, très élevées, et nous devons être clairs à ce sujet. De nombreuses forces véritablement redoutables ont été libérées dans le monde, qui nous poussent dans une très mauvaise direction et évoquent certains des pires attributs de l'être humain. Les attributs identitaires étroits qui nous font nous replier sur notre groupe tribal, la déshumanisation des autres, ce sont toutes des choses que j'ai étudiées toute ma vie.
D'autre part, j'ai la chance de travailler avec un groupe extraordinaire de scientifiques au sein de l'Institut Cascade, et l'un de nos projets porte sur la polycrise. Le programme de recherche sur la polycrise consiste en partie à modéliser un avenir mondial, ce que nous appelons le modèle central de la polycrise. Il s'agit d'un modèle très vaste et très élaboré du système mondial qui comprend 11 sous-modèles : alimentation, économie, énergie, transport, technologie, santé, climat, etc. Nous y travaillons depuis des années. Nous sommes sur le point de publier les résultats.
Il s'agit d'un modèle qui comporte un très grand nombre, près de 2 000 estimations causales distinctes, de relations entre des parties particulières de systèmes mondiaux et d'autres parties précises de systèmes mondiaux. Chacune de ces estimations est fondée sur la recherche empirique et la science. Ensuite, on exécute le modèle, on fait les calculs et on obtient essentiellement trois résultats distincts pour 2040.
L'un de ces résultats est très mauvais. Nous l'appelons Mad Max. La probabilité d'un tel résultat est importante, probablement un tiers des probabilités, environ 30 %. Il s'agit d'un monde marqué par une forte déstructuration sociale, une grande violence, la dégradation de l'environnement et la pauvreté.
Il y a ensuite un groupe de résultats que nous regroupons et que nous appelons fondamentalement le déclin illibéral. C'est une autre possibilité importante – 30 à 40 %, voire 50 % des résultats. Il s'agit d'un monde qui ressemble à celui d'aujourd'hui, mais qui est pire, mais qui est une sorte de projection linéaire d'aujourd'hui, ce qui a beaucoup de sens.
Il y a aussi le résultat que nous appelons l'Attracteur d'espoir. Nous appelons cela un attracteur, car chacun de ces éléments agit comme un puits de gravité dans le système. Il attire d'autres possibilités. Nous ne nous attendions pas à cela lorsque nous avons exécuté le modèle. Dans ce modèle, la démocratie est forte, la science est abondante, il y a une relative égalité économique, une forte croissance économique, les gouvernements y sont compétents, la santé y est bonne. Ce modèle possède à peu près tout ce que l'on peut souhaiter, et le modèle nous dit que c'est une possibilité.
Le modèle commence également à nous indiquer, et nous sommes en train d'y travailler, comment nous pouvons y parvenir, ce que nous devons faire, dans le domaine des interventions politiques et des changements sociaux qui nous mèneront à l'Attracteur d'espoir plutôt qu'à Mad Max ou au déclin illibéral.
Je dois dire que lorsque nous avons exécuté le modèle la première fois, l'ordinateur est tombé en panne. Mais nous avons ensuite remis l'ordinateur en marche et nous avons analysé les résultats, et nous avons obtenu ceci. C'est le dernier scénario que le modèle a généré, et nous en sommes restés bouche bée. Nous nous sommes dit que c'était vraiment quelque chose.
Les gens ont besoin d'un objectif à atteindre, et cette approche scientifique nous montre que cette possibilité existe toujours. C'est l'une des principales raisons pour lesquelles je suis un peu plus optimiste aujourd'hui. Nous sommes en train de rédiger ces résultats et nous pensons qu'ils seront publiés en 2026.
Taki Sarantakis : Professeur Tad Homer-Dixon, vous êtes depuis longtemps l'un des plus grands intellectuels du Canada. Les travaux que vous avez menés au cours des trente dernières années ont été incroyablement stimulants, incroyablement prémonitoires. Moi‑même et les personnes qui nous regardent et nous écoutent, avons très hâte de découvrir les travaux que vous mènerez dans les trente prochaines années.
Merci beaucoup.
Tad Homer-Dixon : Merci beaucoup.
[00:50:50 Le logo animé de l'EFPC s'affiche à l'écran. Texte à l'écran : canada.ca/ecole.]
[00:06:29 Le mot-symbole du gouvernement du Canada s'affiche à l'écran.]