Transcription
Transcription : Réflexions de Nik Nanos
Narrateur : Les fonctionnaires, les leaders d'opinion et les spécialistes à l'échelle canadienne réfléchissent aux idées qui façonnent la fonction publique : le leadership, les politiques, la gouvernance, l'innovation et bien plus encore.
[00:00:10 Les mots « Leadership », « Politiques », « Gouvernance » et « Innovation » apparaissent successivement à l'écran, suivis des mots « Analyses et réflexions ».]
[00:00:20 Le logo de l'École de la fonction publique du Canada apparaît à l'écran.]
Voici la série Analyses et réflexions, réalisée par l'École de la fonction publique du Canada.
[00:00:25 Nik Nanos apparaît assis sur une chaise. Le texte « Nik Nanos, sondeur/auteur/fondateur, Nanos Research/chancelier, Université Carleton » apparaît à l'écran.]
Taki Sarantakis (Président de l'École de la fonction publique du Canada) : Bienvenue. Nous poursuivons nos conversations à l'École de la fonction publique du Canada pour apprendre à mieux connaître des Canadien·nes d'intérêt qui ont un impact sur notre société. En plus d'apprendre à les connaître un peu mieux, nous voulons surtout leur parler de ce qu'ils font. Aujourd'hui, nous recevons Nik Nanos, l'un des observateurs les plus importants de la société canadienne de son époque. Nik est connu comme l'un des plus grands sondeurs du Canada, ce qui signifie qu'il prend le pouls de la société canadienne depuis, je crois, trois décennies?
Nik Nanos (sondeur) : 30 ans.
Taki Sarantakis : Oui, 30 ans. Il y a donc très, très peu de gens au Canada qui peuvent en dire autant que lui sur l'essence de l'identité canadienne, sur notre vision de la société, de l'économie ou des services sociaux. Nik, bienvenue.
Nik Nanos : Merci de me recevoir.
Taki Sarantakis : Parlez-nous un peu de vous. Où; êtes-vous né? Où; avez-vous étudié?
[00:01:41 Une photo de Trenton, en Ontario, apparaît à côté du texte « © Doug Kerr, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons ».]
Nik Nanos : Je suis né dans la toute petite ville de Trenton, en Ontario, où; se trouve la base de l'Aviation royale canadienne.
[00:01:44 Une image d'un avion à l'extérieur du Musée national de la Force aérienne du Canada apparaît à côté du texte « © Robert Taylor, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons ».]
Mes parents n'étaient pas dans l'Aviation. J'ai grandi en ville et j'ai fréquenté l'école publique jusqu'à la neuvième année à Trenton, en Ontario. J'ai donc grandi dans une petite ville. Dans la rue, tout le monde se connaît. Tout le monde se dit bonjour. C'était vraiment un endroit idéal pour être un jeune garçon.
Taki Sarantakis : Vous êtes donc né ici. Vos parents?
Nik Nanos : Mes deux parents sont nés en Grèce. Mon père était en fait un réfugié. Il a fui la guerre civile. Après la Seconde Guerre mondiale, une guerre civile a éclaté en Grèce. Mon père a grandi pendant la guerre. Il est né en 1930. Il avait donc neuf ans lorsque la guerre a commencé, 16 ans lorsqu'il est parti, ce qui n'est pas un âge idéal pour vivre dans une région déchirée par la guerre ou la guerre civile. Il s'est essentiellement enfui. Il n'a pas pu aller à l'école. Les écoles étaient fermées. Il a donc quitté pour un endroit meilleur. Heureusement, il avait un oncle à Belleville, en Ontario, la ville voisine de Trenton, qui l'a parrainé et l'a fait venir.
Taki Sarantakis : Ensuite, vous êtes allé à l'université. Parlez-nous en peu.
Nik Nanos : Avant que je parle de l'université, il y a une chose importante que je dois mentionner. Mon père, quand il avait 46 ans, a décidé qu'il avait gagné assez d'argent et qu'il voulait prendre sa retraite. Au début, il adorait sa vie de retraité. Il cultivait des tomates, rendait visite à ses amis, allait à la pêche, ce genre de choses. Mais en fait, la retraite a été stressante pour lui, et il est mort subitement d'une crise cardiaque. Il était avec moi, j'avais 13 ans, mon frère avait 8 ans, il est mort d'une crise cardiaque. Après cela, nous avons déménagé à Oshawa, alors il y avait moi, mon frère John et ma mère, qui devait désormais nous élever seule. Je suis allé à l'école secondaire à Oshawa, une excellente école, O'Neill Collegiate and Vocational Institute.
[00:03:44 Une image de l'Université Queen's apparaît.]
Ensuite, je suis allé à l'Université Queen's, ce qui a été une expérience transformatrice pour moi.
Taki Sarantakis : Quand avez-vous commencé à prendre conscience que vous étiez doué pour les chiffres et pour l'analyse? Vous veniez d'une famille d'entrepreneurs?
Nik Nanos : Je savais que ce don pour les chiffres et les mathématiques venait de ma famille, parce que je dois dire que mon père ne savait pas écrire en anglais. Il savait lire, mais pas écrire. Vous savez, les jeunes enfants peuvent être impressionnés par ce que leurs parents arrivent à faire. Ce qui m'impressionnait chez mon père, c'est qu'il arrivait à faire des calculs dans sa tête facilement. Imaginez un immigrant qui arrive au Canada et qui ne possède rien, qui ne sait ni lire, ni écrire, ni même parler anglais, qui apprend à parler anglais, qui apprend à lire en quelque sorte, mais qui peut toujours se débrouiller parce qu'il sait compter. J'ai toujours aimé trois choses à l'école : les mathématiques, l'anglais et l'histoire. Ce sont les sujets qui m'ont toujours intéressé. Ensuite, j'ai étudié à Queen's, en sciences politiques, et j'ai suivi toutes sortes de cours sur la politique canadienne, l'histoire économique, les méthodes d'enquêtes internationales et quantitatives, etc. L'un des amis de mon père était candidat à une élection, et une entreprise lui a proposé de réaliser un sondage d'opinion. Il m'a invité à souper. Il m'a dit : « Nik, j'ai reçu une proposition d'une entreprise de Toronto. Voici ce qu'on me propose. Je sais que tu étudies dans ce domaine. Est-ce que c'est une bonne proposition? » Je lui ai répondu à moitié sérieusement. Quand on est jeune, on dit des choses, on expose ses ambitions, et parce qu'elles sont si audacieuses, on est généralement si nerveux qu'on rit en même temps, et c'est ce qui s'est passé. J'ai dit : « N'embauchez pas cette entreprise de Toronto. Je ferai ce mandat pour 10 000 $». Et puis, j'ai commencé à rire, ce qui pouvait laisser croire que je n'étais pas à la hauteur du travail à faire. Et il m'a dit : « Tu penses que tu peux le faire? » J'ai répondu : « Je pense que je peux le faire », et j'ai réalisé ce premier projet.
Taki Sarantakis : Vous étiez toujours à l'université?
Nik Nanos : J'étais encore à l'université et je me souviens qu'il m'a dit : « Je pense que tu pourrais être bon dans ce domaine. Qu'est-ce que tu fais? Quel est ton plan? ». Et j'ai dit : « Je vais étudier en droit. » J'avais passé mon test d'admission en droit. J'allais devenir avocat. Je l'avais dit à toute ma famille et je m'étais convaincu pendant toutes ces années que j'allais devenir avocat. Et puis, il m'a dit : « Je pense que tu pourrais être bon dans ce domaine. Tu devrais essayer. » Et j'ai dit : « Comment ça marche? » Il m'a dit : « Je vais trouver des investisseurs et nous allons créer une entreprise. » Vous savez quoi? Le plus difficile a été d'en parler à ma mère. Vous pouvez imaginer que ma mère est une personne traditionnelle. Elle est très débrouillarde, très ouverte d'esprit, mais dans certains domaines, elle est traditionnelle, et je me souviens l'avoir appelée parce que j'étais à Queen's et que j'étais étudiant. Je lui ai dit : « Maman, je ne vais pas étudier en droit. » Et bien sûr, dès qu'un enfant dit cela à ses parents, les parents ne pensent pas à aux autres possibilités, qui pourraient être meilleures. Ils se demandent ce qui ne va pas. Et je me souviens de ma mère qui disait : « C'est la drogue? C'est à cause d'une femme? Tu coules tes cours? » Et j'ai dit « Non, j'ai l'occasion de créer une entreprise. » Et j'essayais d'expliquer à ma mère de quoi il s'agissait.
Et le métier de sondeur est un peu obscur, pour la plupart des gens. J'essayais d'expliquer, mais je n'y arrivais pas. Et j'ai dit : « Je vais être consultant. » Et puis, ma mère m'a dit : « Tu vas devenir consultant? Mais qu'est-ce que je suis censée dire à tes oncles et tantes? Pourquoi ne peux-tu pas être avocat? Pourquoi ne peux-tu pas être enseignant? Pourquoi ne peux-tu pas être médecin? Et ainsi de suite. Tu vas être consultant? » Ce qui est intéressant, c'est que pendant les dix premières années d'existence de l'entreprise, c'était difficile, comme pour toute nouvelle entreprise. Mes oncles venaient me voir lors des réunions de famille et me disaient : « Nik, je sais que tu as ton entreprise de consultation, mais je te verrais très bien à l'accueil d'un restaurant, tu ne trouves pas? Tu as la personnalité qu'il faut. » Et je me souviens que ma femme Paule était avec moi. Je lui disais : « Écoute, il ne faut pas le prendre comme une insulte. Ils ne disent pas ça pour me rabaisser. Il faut savoir que ce sont les entreprises qu'ils connaissent, et ils me disent que je serais bon dans ce domaine. Je comprenais ce qu'ils voulaient me dire. » Mais je pense que ce n'est que lorsque l'entreprise a été plus connue qu'ils ont vraiment compris que je pouvais gagner ma vie et que je pouvais aimer ce travail.
Taki Sarantakis : Exactement. Je suis fils de parents immigrés grecs, et lorsque je suis entré à l'université, ma mère était très fière. Puis, lorsque j'ai fait ma maîtrise, elle a commencé à avoir des doutes. Puis, quand j'ai commencé mon doctorat, elle m'a dit : « Qu'est-ce qui ne va pas? Tous tes amis sont diplômés. Tu es encore à l'école. Tu coules tes cours? » J'essayais de lui expliquer qu'il y avait une autre échelle, mais je pense qu'encore aujourd'hui, elle n'y croit pas.
Nik Nanos : Mais puis-je ajouter quelque chose à ce sujet? Malgré tout, l'importance de l'éducation et de l'université m'a été inculquée. Mon père avait une quatrième ou une cinquième année, mais il savait qu'il fallait aller à l'école, apprendre, faire des choses.
Taki Sarantakis : Le mien avait une sixième année.
Nik Nanos : Oui, c'était comme si l'université était une boîte noire, et tout ce qu'ils savaient, c'est que je devais passer par là pour me préparer au monde.
Taki Sarantakis : Absolument. Et maintenant, passons à votre parcours professionnel. Parlez-moi un peu du rôle que Flora MacDonald a joué par inadvertance dans votre vie professionnelle.
Nik Nanos : Oui, j'ai l'habitude de dire que j'aurais pu avoir la carrière la plus courte de l'histoire des sondages. Les médias locaux nous avaient engagés pour réaliser un sondage lors de la campagne fédérale de 1988, la fameuse élection dont l'enjeu a été le libre-échange.
[00:09:59 Une image de Flora MacDonald apparaît à côté du texte « © United Press International, domaine public, via Wikimedia Commons ».]
Flora MacDonald était ministre du cabinet progressiste-conservateur.
Taki Sarantakis : Pour les plus jeunes et les personnes qui l'aurait oublié, précisions qu'elle était une ministre très importante.
Nik Nanos : Elle était une ministre très importante du gouvernement Mulroney, mais elle a également été l'une des plus grandes femmes politiques élues au pays. Elle a montré la voie à toute une génération de femmes qui l'ont suivie. Elle passait la plupart de son temps à faire campagne dans les circonscriptions d'autres femmes afin de les aider à se faire élire. Nous avons donc été embauchés pour réaliser un sondage en 1988, pendant l'élection qui l'opposait à Peter Milliken.
[00:10:35 Une photo de Peter Milliken apparaît à côté du texte « © Bruce MacRaederivative, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons ».]
Nous avons réalisé le sondage, et je me souviens d'avoir regardé les chiffres. J'étais associé avec mon frère John, et je regardais les chiffres, et je n'en croyais pas mes yeux. Selon les chiffres, Peter Milliken, le libéral, se dirigeait vers une victoire possible ou probable contre Flora MacDonald. Il faut se souvenir de la situation des progressistes-conservateurs de Brian Mulroney à ce moment de la campagne en 1988.
Taki Sarantakis : Ils se dirigeaient vers la victoire.
Nik Nanos : Ils se dirigeaient vers la victoire et ils ont effectivement remporté l'élection. Je me souviens avoir dit : « Comment est-il possible que les progressistes-conservateurs obtiennent une majorité au niveau fédéral, que Brian Mulroney remporte l'élection, et que Flora MacDonald, qui est une politicienne chevronnée, soit défaite dans sa circonscription? » Souvenons-nous qu'elle n'avait rien fait de mal. Au contraire, elle avait fait tout ce qu'il fallait. Comment pouvait-elle perdre? Je me souviens d'avoir donné les résultats à mon client du secteur des médias, et c'était assez drôle parce qu'il m'a dit, sans vouloir manquer de respect à M. Milliken : « Vous êtes en train de me dire que Flora MacDonald va perdre contre un avocat qui passe ses temps libres le nez plongé dans les Débats de la Chambre des communes? » Et je lui ai répondu que c'est ce que disaient les chiffres que nous avions. Notre client des médias avait déjà annoncé qu'il réalisait un sondage. Il n'était donc plus question de faire marche arrière. Quoi qu'il en soit, le sondage a été publié, et je me souviens que le soir des élections, nous attendions les résultats. Je dirais qu'il s'agissait de mon premier grand test public en tant que sondeur. Je me souviens de m'être tourné vers mon frère John. J'ai dit : « Nous allons peut-être avoir la carrière la plus courte de l'histoire des sondages. » Ma crainte n'était pas justifiée, parce que Flora MacDonald a perdu contre Peter Milliken parce qu'il avait travaillé plus fort, que la circonscription avait changé et qu'elle n'était plus en phase avec son époque. Voici la première leçon que j'ai tirée : quels que soient les résultats, si vous disposez d'un sondage scientifique correctement réalisé, vous devez vous concentrer sur les chiffres et vous en tenir aux chiffres, quelles que soient vos opinions et votre intuition.
Taki Sarantakis : Comment expliqueriez-vous ce qu'est un sondage scientifique à quelqu'un qui ne sait pas ce que c'est?
Nik Nanos : Il y a un certain nombre de choses qui font partie d'un sondage scientifique. Tout d'abord, et c'est le plus important, le sondage doit pouvoir être répété, ce qui signifie que si je fais un sondage avec certaines questions et une certaine méthodologie, je dois pouvoir la donner à un collègue, à un universitaire, à n'importe qui, qui doit pouvoir répéter le sondage et obtenir les mêmes résultats. L'autre élément d'une étude scientifique, en particulier lorsqu'il s'agit d'une recherche sur l'opinion publique, est le caractère aléatoire de la sélection. J'ai toujours dit que je ne veux pas parler aux gens qui veulent répondre à des sondages. Si vous voulez répondre à un sondage, c'est qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Mais si vous ne voulez pas répondre à un sondage, vous êtes exactement la personne à qui je veux parler. Ainsi, nous ne prenons pas de volontaires, par exemple, lorsque nous réalisons des sondages. Nous procédons à une sélection aléatoire. Et ensuite, il s'agit d'être vraiment systématique à toutes les étapes. Je dis toujours : si vous aimez cuisiner, quelle est la qualité des ingrédients? Suivez-vous toujours la même recette? Quelle est votre technique de cuisson? Tous ces éléments s'ajoutent dans le cas d'un sondage scientifique. Donc, il ne faut jamais prendre de raccourci et il faut gérer chaque étape du processus de recherche dans un souci de qualité.
Taki Sarantakis : Il semble qu'il y ait toujours un astérisque, l'énoncé « 19 fois sur 20 ». Qu'est-ce que cela signifie pour nous?
Nik Nanos : Oui, il ne faut pas confondre la marge d'erreur.
[00:14:05 Un texte apparaît à l'écran à côté d'un dessin à la craie de la marge d'erreur : « Marge d'erreur : La gamme dans laquelle le résultat réel est susceptible de se situer, 19 fois sur 20. Elle exprime la précision avec laquelle les chiffres représentent l'ensemble de la population. »]
C'est la marge d'erreur qui est exacte 19 fois sur 20, soit 3,1 points de pourcentage. Il ne faut pas la confondre avec la qualité. En fait, elle n'a rien à voir avec la qualité. Il s'agit en fait de la manière d'interpréter les chiffres, c'est-à-dire que si vous avez un sondage en particulier, par exemple si 50 % des Canadien·nes pensent une chose et que 50 % pensent autrement et qu'il s'agit d'un sondage national de mille personnes, il est précis à plus ou moins 3,1 points de pourcentage.
[00:14:20 Une barre rouge et une barre bleue sont présentées l'une à côté de l'autre, toutes deux étiquetées 50 %. La barre rouge passe à 53 % et la barre bleue à 47 % une fois que le texte « ± 3,1 % de marge d'erreur » s'affiche à l'écran]
Vous pouvez voir que les résultats peuvent aller de 53 à 47 %. Cela vous donne des indications sur la gamme probable des résultats, mais je ne regarde pas la marge d'erreur parce que c'est juste une formule. Je regarde les questions qui sont conçues, je regarde la stratégie d'échantillonnage, tous ces éléments qui sont plus révélateurs de la qualité d'un travail.
Taki Sarantakis : Sur le même sujet, qu'il s'agisse d'intentions de vote, de l'intention d'acheter quelque chose, du niveau de confiance ou de tout autre chose, qu'est-ce qui constitue selon vous une bonne ou une mauvaise question pour obtenir un résultat précis?
Nik Nanos : Imaginons donc que nous tentions de comprendre l'opinion des gens sur la conscription nationale, c'est-à-dire sur le fait que des jeunes hommes et des jeunes femmes soient potentiellement contraints de servir dans l'armée.
Taki Sarantakis : Ce qui est le cas dans le monde entier.
Nik Nanos : C'est une pratique courante dans de nombreux pays. Elle pourrait revenir dans un pays comme l'Allemagne, qui n'a plus de conscription depuis Angela Merkel.
[00:15:30 Une photo d'Angela Merkel apparaît à côté du texte « © Aleph, CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons ».]
Vous essayez de comprendre. Je pense donc toujours non seulement à la question, mais aussi à l'ordre des questions et au contenu qui pourrait être présenté. Une façon de poser la question serait donc de dire des choses comme : « Croyez-vous que les jeunes ont besoin de plus de structure dans leur vie? » C'est un exemple classique. « Pensez-vous qu'il est important que les jeunes apprennent à former des équipes? » On pourrait poser ce type de question, puis amener la question de la conscription nationale. Ces deux questions appellent une réponse par oui ou non, et je dis toujours à mes collègues de la société que si vous voyez une réponse à laquelle il faut répondre par oui ou non, c'est le premier signe qu'il s'agit d'une question orientée. C'est un peu comme les avocats qui contre-interrogent les témoins pour leur faire dire quelque chose. C'est donc un exemple de mauvaise façon d'aborder la question. Une meilleure façon d'aborder cet enjeu particulier serait d'éviter en général de demander aux gens de répondre par oui ou non et de demander aux gens s'ils sont favorables, plutôt favorables, plutôt opposés ou opposés à la conscription nationale. Donc, sauf s'il s'agit d'une question comportementale, il faut éviter les questions auxquelles il faut répondre par oui ou non, car il s'agit probablement d'une question orientée. La question doit être équilibrée dans les réponses afin que les gens puissent exprimer leur accord ou leur désaccord.
Taki Sarantakis : Est-ce que c'est un peu la différence entre un questionnaire guidé ou spontané, ou est-ce qu'il s'agit plutôt de ne pas orienter la réponse?
Nik Nanos : Oui, habituellement, on appellerait cela un sondage tendancieux.
[00:17:25 Un texte s'affiche à l'écran à côté de l'image d'une liste de contrôle : « Sondage tendancieux : Tactique politique trompeuse qui s'apparente à un sondage, mais qui sert en fait à influencer l'électorat par des questions biaisées ou trompeuses, plutôt qu'à recueillir des données véritables. »]
Vous orientez les réponses dans une direction particulière. Dans certains cas, en toute honnêteté, l'introduction de contenu peut servir à l'élaboration d'une campagne, par exemple, si vous souhaitez mener une campagne de sensibilisation et que vous voulez savoir quels sont les meilleurs moyens de faire participer les Canadien·nes, quels sont les éléments d'information qui les intéressent le plus et quels sont ceux qui sont les plus susceptibles de gérer l'opinion. Prenons un exemple général comme le tabagisme. Vous voulez que moins de Canadien·nes fument, car le tabac est nocif. Dans ce cas particulier, vous présenteriez des informations en demandant aux gens s'ils sont au courant de ces choses. Ensuite, vous tenteriez de voir quel est l'impact de ces éléments d'information. Il faut toutefois être très prudent, car il est très facile pour les gens de dire que vous orientez les répondants. Mais en réalité, il est très important d'essayer de comprendre ce que les Canadien·nes veulent apprendre sur un sujet particulier, les informations dont ils ont besoin pour prendre une décision.
Taki Sarantakis : Une dernière question sur les sondages, puis nous passerons aux Canadien·nes. De toute évidence, les sondages et la technologie ont changé depuis que vous avez commencé, il y a longtemps, quand il n'y avait pas d'Internet, quand nous avions pratiquement tous des téléphones filaires et qu'il fallait être très riche pour avoir un téléphone cellulaire, alors que maintenant les jeunes enfants ont des téléphones cellulaires. Décrivez-nous un peu les défis, les avantages, s'il y en a, de cette évolution technologique.
Nik Nanos : Le fait est que la technologie a forcé l'industrie et les chercheurs, les spécialistes des sciences sociales comme moi, à toujours améliorer leurs méthodes. Nous voulons toujours essayer de joindre le plus grand nombre de personnes possible. Lorsque j'ai commencé, il n'y avait ni téléphone cellulaire, ni Internet. Il s'agissait essentiellement de composer des numéros au hasard, et nous avons vu ce phénomène évoluer vers des sondages réalisés en ligne, principalement à partir de numéros de téléphone cellulaire. La proportion de lignes filaires comparativement aux numéros cellulaires a grandement diminué. Mais ce qui est intéressant, c'est que même si la manière dont nous communiquons avec les Canadien·nes a changé, les différentes étapes en termes de contrôle de la qualité, d'échantillonnage aléatoire et d'élaboration des questionnaires n'ont pas changé fondamentalement. Cependant, les coûts ont augmenté en flèche. Il y a une lassitude à l'égard des sondages, et les sondages deviennent beaucoup plus petits, plus courts, plus rapides. En effet, si vous communiquez avec quelqu'un sur son téléphone cellulaire, vous ne pouvez pas lui dire : « J'aimerais faire un entretien de 30 minutes avec vous », car la personne va utiliser 30 minutes de son forfait. Le secteur a donc été amené à s'adapter à l'évolution des répondants et à celle de la technologie.
[00:20:27 Extrait d'un article intitulé « Le Sondage du CRIC sur la valeur de la recherche révèle que les Canadiens ont un niveau de confiance élevé à l'égard de la recherche et qu'ils sont plus enclins à participer à la recherche reposant sur des règles et des normes rigoureuses » s'affiche. Le texte suivant est mis en surbrillance : « La grande majorité (plus de neuf répondants sur dix) des Canadiens et des dirigeants d'entreprise avaient un niveau de confiance modéré à élevé à l'égard de la recherche par sondage : 93 % des Canadiens et 91 % des dirigeants d'entreprise. »]
Mais en réalité, l'industrie canadienne de la recherche est très solide. Dans d'autres pays, l'industrie de la recherche a connu des temps difficiles, des tempêtes, mais l'industrie canadienne est reconnue comme l'une des plus solides au monde.
Taki Sarantakis : C'est une bonne nouvelle. Passons maintenant à la dernière partie de notre conversation ou à l'aspect principal de la dernière partie de notre conversation, à savoir les Canadien·nes. Parlez-nous un peu des Canadien·nes, et je ne parle pas du dernier sondage que vous avez réalisé. J'aimerais savoir, au fil du temps, quelles sont les choses auxquelles les Canadien·nes croient, les choses sur lesquelles ils sont bien renseignés ou quels sont les grands indices. Quel est le portrait de la Canadienne ou du Canadien moyen? S'agit-il d'une personne heureuse? D'une personne malheureuse? D'une personne instruite? D'une personne qui voyage? D'une personne qui ne voyage pas? Si nous étions assis l'un à côté de l'autre, par exemple dans un autobus, et que je vous demandais « Décrivez-moi les Canadien·nes », que diriez-vous?
Nik Nanos : Je regarde aussi les données démographiques, et je remarque des choses très intéressantes en tant qu'observateur. Par exemple, Anil Arora, de Statistique Canada, a fait un excellent travail dont les résultats peuvent paraître contre-intuitifs. Ses travaux ont montré que lorsque l'on regarde le profil scolaire des nouveaux Canadien·nes, on constate que les nouveaux Canadien·nes moyens ont un niveau de scolarité plus élevé que les Canadien·nes moyens qui ne sont pas issu·es de l'immigration, ce qui est très différent de ce qui se passe dans beaucoup d'autres pays. Voici une petite anecdote. Je me souviens que lors de l'élection de 2016, Donald Trump avait déclaré qu'il souhaitait que les États-Unis se dotent d'une politique d'immigration semblable à celle du Canada, où; les personnes sont sélectionnées, recrutées, et où; il existe un processus particulier. Ainsi, lorsque nous pensons au Canada, nous constatons que nous sommes de plus en plus instruits et que notre niveau de scolarité s'améliore. C'est le bon côté des choses. En revanche, il y a un niveau sans précédent d'anxiété face à l'avenir, en particulier chez les jeunes, alors que le contraire se produisant avant. Depuis l'après-Seconde Guerre mondiale, les jeunes étaient généralement les plus optimistes. Ils sont en bonne santé, ils ont trouvé leur premier emploi, ils commencent à être indépendants. Ils ont la vie devant eux et des occasions s'offrent à eux. Depuis 1945, le cycle de prospérité au Canada a été plutôt favorable. De 1945 à 2025, les jeunes sont devenus le groupe le plus pessimiste. Ils travaillent fort, mais ne parviennent pas à progresser. Environ 28 % des jeunes s'inquiètent de ne pas pouvoir payer leur épicerie, et une grande partie d'entre eux s'inquiètent de ne pas pouvoir se loger. On ne parle pas d'acheter une maison, mais simplement de payer le logement.
Aujourd'hui, nous avons un monde qui s'est inversé, où; les jeunes sont les plus pessimistes et les personnes âgées les plus optimistes, et ce qui me préoccupe, c'est une sorte de véritable guerre des générations où; les jeunes disent : « Bon, papa, maman, papi, mamie, vous avez tout gâché, n'est-ce pas? Regardez la dette dans laquelle nous nous trouvons. Nous n'arrivons pas à payer les factures. L'environnement se détériore. » On regarde le monde et on s'inquiète de la guerre en Ukraine, des tensions entre les États-Unis et la Chine, des superpuissances qui bombardent d'autres puissances, comme nous l'avons vu récemment, et le fait est que pour les jeunes, tout va mal. Ajoutons que la pandémie a vraiment laissé des cicatrices, en particulier pour les jeunes. Ils étaient à la fois isolés et en première ligne. Je pense qu'au moins du point de vue de la recherche, lorsque nous examinerons cette tranche de population, les jeunes pendant la pandémie, cela ressemblera beaucoup aux histoires de la Grande Dépression, où; il y avait une tranche de population qui était au bord de l'itinérance, qui n'arrivait pas à améliorer sa situation et qui se devait prendre la route pour essayer de trouver du travail. Les gens de cette génération en ont gardé des séquelles toute leur vie. Il est donc intéressant de voir ce qui se passe au Canada. D'une part, les occasions sont nombreuses en raison du talent de la population canadienne. Mais d'autre part, il existe des forces très importantes qui témoignent de la tension qui règne actuellement dans notre société.
Taki Sarantakis : Vous constatez donc un changement important qui s'est opéré au fil du temps chez les jeunes. Quels sont les autres changements que vous avez remarqués au fil du temps, à long terme? Je ne parle pas des tendances qui changent de façon radicale ou aléatoire si vous interrogez les personnes à quelques semaines d'intervalle, mais plutôt des tendances à long terme?
Nik Nanos : L'une des autres tendances à long terme est la méfiance à l'égard de toutes les institutions : qu'il s'agisse de la police, de l'Église, de la Cour suprême, de toutes les institutions. Les institutions politiques en particulier sont au bas de l'échelle de confiance, et cet effritement de la confiance envers les institutions se poursuit depuis 20 ans. Et il est peut-être encore plus effrayant de penser que des gens se demandent carrément si la démocratie est une bonne forme de gouvernement. C'est un peu comme le principe fondamental. Cependant, lorsque les gens travaillent fort et n'arrivent pas à payer leur épicerie, c'est tout le contrat social qui est mis à rude épreuve. Je pense que le contrat social est très simple : si vous travaillez fort, vous devriez être en mesure de payer vos factures. Si vous êtes un entrepreneur, vous devriez être en mesure de subvenir aux besoins de votre famille. Ce sont des aspirations légitimes. Je pense que nous parlons de la base. Et je pense que pour beaucoup de gens, les conditions permettant de payer les factures ou aux entrepreneurs de subvenir aux besoins de leur famille sont compromises. Faut-il s'étonner que les gens ne fassent pas confiance aux élus, aux tribunaux, aux institutions lorsqu'ils ont le sentiment que la société parvient de moins en moins à créer un environnement propice à la réussite? Pensez-y ainsi : les jeunes font tout ce que leurs parents leur disent de faire : allez à l'école, travaillez fort, terminez vos études, et vous obtiendrez un emploi, vous serez payés, vous récolterez les avantages de tout ce que vous êtes censés faire. Alors les jeunes font tout ce que la société et leur famille leur disent de faire. Et malgré tout, ils ont un niveau de vie inférieur à celui de leurs parents.
Taki Sarantakis : Votre compétence vous a permis de voir certains de ces phénomènes avant la plupart d'entre nous, et je pense que le meilleur exemple de cela, pour moi, est que vous avez écrit un livre qui abordait différents sujets et que vous avez mis un mot dans le titre dont je me souviens encore très clairement, et ce mot était « rage ».
Nik Nanos : Oui.
Taki Sarantakis : Parlez-nous un peu de votre observation. Pourquoi ou comment avez-vous commencé à voir que quelque chose n'allait pas?
[00:28:12 La couverture du livre The Age of Voter Rage [l'ère de la rage électorale] de Nik Nanos apparaît]
Nik Nanos : J'ai écrit le livre The Age of Voter Rage [l'ère de la rage électorale], et en fait le sous-titre est Tyranny of Small Numbers (la tyrannie des petits nombres). Ces deux aspects sont en fait très intéressants. J'ai commencé à l'écrire juste après l'élection de Trump en 2016. Je l'ai terminé en 2017. Il a été publié en 2018, et dans ce livre, j'ai examiné la politique au Canada, aux États-Unis, en France et au Royaume-Uni, et j'ai étudié des dirigeants comme Trump, Macron, Trudeau et Nigel Farage.
[00:28:32 Une image de Donald Trump apparaît au-dessus du texte « © Shealeah Craighead, domaine public, via Wikimedia Commons ». Une image d'Emmanuel Macron apparaît au-dessus du texte « © Simon Dawson, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons ». Une image de Justin Trudeau apparaît au-dessus du texte « © Justin Trudeau, premier ministre du Canada, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons ». Une image de Nigel Farage apparaît au-dessus du texte « © Laurie Noble, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons ».]
Et puis, j'ai commencé à voir des similitudes, non pas des similitudes idéologiques, mais simplement des similitudes dans la façon dont les politiciens, qu'ils soient de droite ou plus progressistes, puisaient dans une sorte de colère contre la machine, de colère contre la société. Trump en est un bon exemple, Nigel Farage avec le Brexit au Royaume-Uni en est un bon exemple, mais j'ai aussi mis Macron et Trudeau dans les mêmes catégories, ce qui a un peu agacé certaines personnes. Dans le cas de Macron, nous devons nous rappeler qu'il a créé un parti à partir de rien, qu'il est devenu président et qu'il a remporté de nombreux sièges à l'Assemblée nationale, et qu'il s'est présenté en tant que candidat venu de l'extérieur du système, proclamant l'échec du système des partis. Et je place Justin Trudeau dans cette catégorie, car si vous vous souvenez bien, il parlait du 1 %, il disait que le 1 % allait payer. Il a beaucoup parlé du 1 %, mais aussi de l'idée que le système ne fonctionnait pas et qu'il fallait trouver des solutions de rechange.
Mais le plus effrayant dans tout cela, et je pense toujours à ce que les chercheurs nous ont appris, c'est qu'il y a deux types de citoyen·nes. Sans vouloir les diminuer parce qu'ils sont tous très importants, il y a le type de citoyen·ne qui veut connaître les faits, qui veut qu'on lui dise ce qui se passe, qu'on lui dise quels sont les faits, quel sera l'impact. Ce que j'ai mis en lumière dans le livre, c'est qu'il y a un autre type de citoyen·ne qui est en fait très important. Je parle de citoyen·nes qui n'ont pas nécessairement le temps de tout lire, parce que vous savez quoi? Ils doivent conduire leurs enfants à l'entraînement de soccer et se démènent pour payer les factures. Ces citoyen·nes ne liront pas l'exposé de politique et vont avoir une réaction instinctive à quelque chose, et je disais toujours que ces personnes s'intéressent au message symbolique, et ce qui est intéressant, c'est que j'ai toujours dit que si vous êtes une organisation et que vous voulez communiquer avec le public, vous allez fonder votre message sur des faits, n'est-ce pas? Et c'est ce que vous devriez faire, c'est très important de s'appuyer sur les preuves. Mais quelqu'un devra dire : « Excusez-moi, si personne n'est intéressé ou n'a le temps de lire les faits, comment allons-nous communiquer avec le public pour qu'il comprenne où; se trouve son intérêt concernant un sujet particulier? »
Et je me suis rendu compte qu'un grand nombre de ces politiciens qui avaient de plus en plus de succès n'utilisaient pas ce type de messages fondés sur des faits. Ce qui leur a donné l'avantage, c'est qu'ils ont compris comment établir un lien émotionnel avec l'électorat. Cette connexion a été alimentée par les médias sociaux, qui sont selon moi l'ultime terrain de jeu émotionnel. Il n'y a pas de place dans les médias sociaux pour les longues réflexions. Tout doit être court. On parle d'émojis et d'émotions. Si l'on combine ces deux tendances, on arrive à une situation dans laquelle les gens qui sont en colère contre ce qui se passe s'accrochent à ce type de politiciens. L'autre aspect plus intéressant est la tyrannie des petits nombres. Ce que j'entends par là, c'est que de très faibles mouvements et de très petits nombres d'électeurs et d'électrices peuvent avoir un effet disproportionné sur les résultats démocratiques. J'ai examiné toutes les élections, au Canada, au Royaume-Uni et aux États-Unis, et c'est ce qui s'est passé. Les dernières élections fédérales au Canada sont devenues l'exemple par excellence de la tyrannie des petits nombres. Imaginez : 19,5 millions de personnes ont voté au Canada lors des dernières élections. Si 60 personnes dans trois circonscriptions précises avaient voté pour les libéraux, le Parti libéral aurait formé un gouvernement majoritaire. Pensez-y. Nous ne parlons pas de mouvements de masse, mais de micromouvements qui ont un effet disproportionné sur la forme des résultats démocratiques.
Taki Sarantakis : C'est fascinant, car cela nous amène au monde de la récolte efficace des votes.
Nik Nanos : Oui.
Taki Sarantakis : Lorsque j'étais jeune et que j'étudiais les sciences politiques, il y a une centaine d'années, on nous enseignait que l'électorat se trouvait au centre et que c'est la raison pour laquelle les partis politiques canadiens restaient largement au centre, car c'est là que se trouve l'électorat. Est-ce encore le cas aujourd'hui?
Nik Nanos : Pourquoi ne pas dire que les gens sont au centre, mais que les politicien·nes ne le sont pas, en général. Nous demandons constamment aux Canadien·nes de se situer sur une échelle idéologique. Nous le faisons depuis des années. Nous leur demandons de se situer sur une échelle sur laquelle zéro correspond à une extrémité du spectre politique et dix correspond à l'autre extrémité du spectre politique. Je suppose que la bonne nouvelle, c'est qu'on trouve toujours le plus de gens aux échelons quatre, cinq ou six sur l'échelle de dix points. Cependant, au cours des dix dernières années, la plupart de nos politicien·nes n'étaient pas aux échelons quatre, cinq ou six. Ils avaient des positions campées. Nous avions auparavant un système où; les partis étaient des partis non idéologiques, c'est-à-dire que chaque parti devait trouver le moyen d'obtenir des votes à Terre-Neuve-et-Labrador, en Saskatchewan, dans le sud-ouest de l'Ontario et en Colombie-Britannique. Des politiques non idéologiques se mettaient en place et obligeaient les partis à se rapprocher du centre. Nous sommes passés de ce modèle à celui du modèle « un membre, un vote ».
Ainsi, dans ce système, la seule chose qui compte vraiment, c'est le vote. Peu importe l'endroit où; se trouve ce vote. Nous avons vu, au Canada et dans d'autres pays, que si vous voulez être le chef des démocrates, par exemple, si vous voulez être le candidat démocrate ou républicain à la présidence, vous ne vous adressez pas à l'électorat démocrate et républicain. Vous vous adressez aux démocrates et aux républicains inscrits, ainsi qu'aux électrices et électeurs inscrits qui sont susceptibles de voter lors d'une primaire. Vous vous adressez donc à la gauche ou à la droite. Il en va de même au Canada en général : si vous voulez être le chef du Parti conservateur, vous devez savoir qu'un membre du Parti conservateur qui vote lors de la campagne à la direction du parti est très différent d'un électeur conservateur, et il en va de même pour les autres partis. Je pense donc que les Canadien·nes ont souvent l'impression d'avoir été abandonnés parce qu'ils se trouvent au centre, mais je pense qu'à long terme, les succès électoraux se trouvent au centre.
Taki Sarantakis : Une dernière chose sur le système électoral et les données. Nous en sommes au point, et ce depuis très longtemps, où; un parti politique peut dire : « J'ai besoin de 2 % de plus dans cette circonscription, ou je ne m'intéresse pas à cette circonscription parce qu'elle est gagnée ou perdue d'avance, quoi que je fasse ». Tout le monde s'efforce donc de cibler les circonscriptions en particulier, d'adapter les messages de manière très précise pour obtenir ce petit nombre de votes dont vous avez besoin d'une manière ou d'une autre.
Nik Nanos : Oui.
Taki Sarantakis : Parlez-nous un peu de l'impact de cette situation sur nos politicien·nes, sur les messages qu'ils nous adressent et sur le type de choses qu'ils nous proposent. Et encore une fois, dans tout le spectre, je pense que c'est largement la même chose de gauche à droite, etc.
Nik Nanos : Eh bien, c'est tout à fait la même chose dans tout le spectre. La seule différence est de savoir si cette stratégie fonctionne ou non. Ce qui est intéressant, c'est que la technologie permet de segmenter et de diviser l'électorat en groupes, ce qui nous ramène au ciblage sur les médias sociaux, où; l'on peut décider de cibler un groupe particulier en fonction de ses habitudes, de ses loisirs, de ses habitudes de lecture des journaux, etc. Autrefois, parce que cette information n'existait pas, vous aviez en fait besoin d'une stratégie rassembleuse. Vous n'aviez pas les données vous permettant de savoir comment vous adresser à chacun et chacune, et vous deviez donc trouver une stratégie qui allait s'adresser à tout le pays, qui allait attirer le plus d'électeurs et d'électrices possible. C'était une force rassembleuse, et dans ce système, les deux principaux partis, en particulier, proposaient des visions différentes et étaient en concurrence pour que leur vision soit considérée comme la vision rassembleuse. Aujourd'hui, je me dirais, au risque de m'attirer des ennuis, qu'il n'est pas nécessaire d'avoir une vision rassembleuse pour gagner.
Taki Sarantakis : Ça pourrait même vous nuire.
Nik Nanos : Ça pourrait vous nuire. Nous sommes donc passés de la recherche d'une vision rassembleuse capable de rallier tout un pays et toute la population à ce que j'appellerais le « savant fou ». Je parlerais même de savant fou maléfique, qui dit : « Prenons quelques jeunes de 18 à 23 ans qui appartiennent à ce groupe démographique particulier et qui vivent dans ce type de communauté, puis regroupons-les à des personnes de 45 à 50 ans qui ont des chats. » Je pense donc qu'une partie du problème se trouve dans le fait que la technologie a créé une culture de la division au sein des partis politiques parce que les données divisent les gens, parce qu'il y a tellement d'informations précises sur l'électorat et qu'il n'est plus nécessaire de proposer une vision rassembleuse, et je crois que c'est dommage. La technologie permet de joindre l'électorat de plus en plus facilement, mais elle a sapé la capacité de créer des communautés où; des personnes très différentes peuvent s'entendre sur une vision. Et je pense que cette technologie menace notre capacité à avoir des politicien·nes qui proposent une vision nationale.
Taki Sarantakis : Deux dernières questions. Je vais reformuler ce que vous avez dit ou ce que je pense que vous avez dit d'une manière beaucoup plus directe, et dites-moi si j'ai raison ou si j'ai tort pour les gens qui nous regardent. Nous savons que la division peut être très profitable. D'une certaine manière, Facebook, Twitter, et bien d'autres encore, gagnent de l'argent grâce à la division. Ces plateformes gagnent de l'argent en mettant les gens dans des groupes différents et en regardant ces groupes exposer leurs divisions et incarner ces divisions. Serait-il juste de dire que la même dynamique s'applique à la politique? Encore une fois, pas seulement au Canada, mais aussi aux États-Unis, en Allemagne, en Grèce, et ainsi de suite, pourrions-nous dire qu'il est payant de diviser l'électorat?
Nik Nanos : Oui, absolument, la division et la rage. Pensez-y : si quelqu'un est en colère, vous n'avez pas besoin de lui rappeler de voter, vous n'avez pas besoin de le conduire au bureau de scrutin, parce que la personne est en colère, si vous devenez ce véhicule. Beaucoup de gens reprochent à Donald Trump beaucoup de choses. Je pense en fait qu'il est le symptôme d'un problème plus large. Donald Trump n'a pas inventé le populisme. Il n'a pas créé tous ces autres problèmes, mais vous savez quoi? Qu'on l'aime ou qu'on le déteste, il a profité de ces phénomènes pour propulser sa carrière politique. Et cela ne concerne pas seulement les milieux politiques, mais aussi les médias. Nous lisons les nouvelles, et les conflits attirent le lectorat. Cela a toujours été le cas. Alors, imaginez que la seule façon pour beaucoup de ces médias sociaux et plateformes médiatiques de se monétiser est d'exploiter la tension et la division et que c'est tout ce que vous lisez. Ne riez pas, mais pendant les élections, je lis des méditations stoïciennes le matin, à cause de certaines choses qui sont publiées et parce que quelqu'un pourrait ne pas aimer un point de données en particulier qui reflète la société canadienne. Je me souviens que l'une des méditations stoïciennes nous invite à notre santé personnelle, à notre santé physique, et à prendre conscience que tout ce que l'on consomme a un impact sur notre santé physique, que ce soit en bien ou en mal.
Ensuite, l'observation stoïcienne nous invitait à appliquer la même philosophie à notre cerveau et à notre santé mentale. Si votre nourriture intellectuelle est malsaine, vous serez en mauvaise santé et votre rationalité en souffrira. Tous ces aspects seront touchés, et vous savez quoi? Si nous accordions autant d'importance à ce que nous lisons qu'à ce que nous mangeons, nous changerions de comportement parce que nous nous dirions : « Je crois que cette lecture pourrait être dangereuse pour ma santé. » On se demanderait : qui a produit ça? Les gens consacrent plus de temps à la lecture des ingrédients sur l'étiquette d'un yogourt qu'à la vérification de faits qui sont importants et qui ont un impact sur leur vie. Nous devons donc renverser complètement notre vision du monde pour rappeler aux gens d'appliquer dans d'autres sphères de leur vie le comportement responsable qu'ils appliquent à leur alimentation. Et vous savez quoi? La restauration rapide peut être acceptable de temps en temps, mais nous savons que nous ne pouvons pas toujours manger ainsi, et je pense que nous devons amener les gens à penser de la même manière et à reconnaître que tout ce que nous lisons est une nourriture, pas seulement pour notre cerveau, mais pour notre santé, et que nous récoltons ce que nous semons.
Taki Sarantakis : Dernière question, et n'hésitez pas à l'analyser ou à en parler d'un point de vue philosophique. Lorsque vous et moi étions plus jeunes et que quelqu'un fournissait des données à des politicien·nes ou à des fonctionnaires, et en supposant que les données avaient été recueillies selon un protocole scientifique, etc., dans l'ensemble, il n'y avait pas de débat sur les données elles-mêmes. La question était de savoir ce qu'il fallait faire au regard des données recueillies.
Nik Nanos : Oui.
Taki Sarantakis : Par exemple, le taux de chômage est de X, le taux d'itinérance est de Y. Les gens disaient alors que pour résoudre le problème du chômage, il faut faire A, B et C, et que pour résoudre le problème de l'itinérance, il faut faire X, Y et Z, et le débat avait lieu sur ces éléments. Il semble que nous n'arrivions même plus à ce stade parce que nous nous disputons sur les données sous-jacentes. Vous êtes un spécialiste des données. Dites-nous ce qui nous attend si nous nous disputons sur les données sous-jacentes au lieu de mettre en place des solutions, parce qu'il me semble que… nous ne pouvons même pas définir les problèmes si nous ne nous entendons pas sur les données sous-jacentes.
Nik Nanos : Il y a une phrase que je répétais toujours aux clients, et l'équipe m'a offert une petite plaque à poser sur mon bureau. Cette plaque dit « Les chiffres ne mentent pas ». Je participais à des réunions et les clients posaient des questions, et je leur disais : « Écoutez, vous n'aimez peut-être pas les résultats, mais nous devons composer avec la réalité dans laquelle nous nous trouvons, et les chiffres ne mentent pas. » Donc auparavant, on considérait que les chiffres ne mentaient pas. Les chiffres sont objectifs aujourd'hui, comme ils l'étaient il y a 20 ans. Dans les deux cas, il s'agit de données objectives. Or, auparavant, les points de données objectifs étaient traités comme tels. Et que fait-on maintenant? Aujourd'hui, pas toujours, mais souvent, certaines personnes considèrent les chiffres comme un autre élément subjectif à débattre. Et si nous ne pouvons même pas nous mettre d'accord sur le fait que le ciel est bleu, alors comment pouvons-nous avoir une discussion, quel que soit le sujet? Dans un monde où; il y a tant de choses à régler, nous nous disputons sur les faits, sur l'existence ou non de la criminalité, sur les changements climatiques, etc. C'est un peu comme une famille qui se chamaille au sujet des rideaux alors que la maison est en feu. Quelqu'un dirait : « Je crois que ce sont des pompons. » « Ce ne sont pas des pompons, ce sont de longues ficelles. » « C'est un rideau. » « Quelle est l'épaisseur du rideau? » Mais la réalité est que la maison est en feu alors qu'il faudrait plutôt se demander quelles sont les solutions pour éteindre l'incendie.
Et c'est ce qui me préoccupe le plus, parce que nous devrions simplement prendre les données et les preuves et dire, d'accord, définissons le problème. Je pense que nous devons nous entendre sur le diagnostic. Une fois que nous nous sommes mis d'accord sur le diagnostic, débattons du traitement. Et puis, parlons aussi des compromis à faire pendant le traitement, parce que vous savez quoi? Quelqu'un pourrait dire… et souvent, lorsque je traite avec des clients, on dit « Si vous voulez atteindre un certain objectif de politique publique dans cette échéance, voici ce que vous devez faire. Si votre échéance est plus longue, vous pouvez procéder de cette manière, mais voici les compromis à faire. Êtes-vous prêt à faire certains sacrifices ou à faire quelque chose d'une manière légèrement différente parce que vous voulez accélérer la réalisation d'un objectif? Mais le fait est qu'il s'agit d'une distraction. Le fait même d'avoir cette discussion est une distraction. Il vaut mieux commencer par présenter les faits, puis réfléchir à la manière d'aller de l'avant, et je pense que c'est ce que veut la population canadienne. Nous ne devrions pas confondre ce qui divertit la population canadienne avec ce qui est important. Je peux vous dire que beaucoup d'enjeux politiques divertissent la population canadienne et sont très divertissants, mais les gens se préoccupent toujours de pouvoir payer l'épicerie et de savoir si leurs enfants pourront se permettre de vivre dans le même type de maison qu'eux. Donc oui, l'aspect du divertissement est bien réel, mais nous devons mettre l'accent sur le diagnostic du problème et réfléchir à la voie à suivre. J'ai passé de 30 à 35 ans à écouter la population canadienne, et si je devais résumer en un message très simple ce que les gens attendent de leurs élu·es, je dirais : ne faites pas n'importe quoi. Ne faites pas n'importe quoi. Créez un environnement qui me permette de réussir, de m'épanouir et de réaliser mes espoirs, mes rêves et mes aspirations.
Taki Sarantakis : Nik Nanos, sondeur, auteur, chancelier de l'Université Carleton et Officier de l'Ordre du Canada.
[00:48:25 Un texte s'affiche à l'écran : Correction : M. Nanos est un « membre » de l'Ordre du Canada, pas un « Officier ».]
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de démystifier un peu votre métier au profit des gens qui nous regardent, et merci beaucoup pour le travail que vous avez accompli au fil des ans en aidant les Canadien·nes, les politicien·nes et les fonctionnaires à comprendre leur pays.
Nik Nanos : Merci.
[00:48:48 Un texte s'affiche à l'écran : Moment cocasse]
Pour dire à peu près…
[00:48:49 Une sonnerie retentit hors écran]
Oh. D'accord.
Taki Sarantakis : Une petite interruption.
Nik Nanos : S'agit-il d'Amazon...
Taki Sarantakis : Continuez. Mais c'est tellement mignon.
Nik Nanos : S'agit-il de la commande Amazon?
Taki Sarantakis : Oui, peut-être.
Nik Nanos : Voulez-vous que je recommence depuis le début?
Intervenante non identifiée : Nous allons devoir faire une pause. Désolée.
Taki Sarantakis : Qui est-ce?
Intervenante non identifiée : C'est Amazon.
Taki Sarantakis : Vraiment? [rires]
[00:49:15 Le logo de l'EFPC apparaît à l'écran.]
[00:49:22 Le logo du gouvernement du Canada apparaît à l'écran.]